PHOTO | CRITIQUE

Pariscolor

PEtienne Helmer
@12 Jan 2008

«Pariscolor» ou comment réformer la vision du Paris éternel en noir et blanc de notre mémoire photographique. Dans les photographies de Pierre Klein, l’identification est presque impossible. Une écume de perceptions, d’instantanés de fragments visuels et de suggestions sonores…

Pierre Klein aime les incohérences, sans être inconséquent pour autant. Car en dépit du titre de l’exposition, on ne voit pas Paris dans les 23 clichés exposés, si ce n’est son monument symbolique par excellence dans le reflet déformé et partiel d’un casque de pompier étincelant.

«Pariscolor» ou comment réformer la vision du Paris éternel en noir et blanc de notre mémoire photographique: qu’on songe à Marville, à Atget, à Doisneau, à Ronis ou même à un autre Klein, c’est presque toujours une capitale identifiable qui nous est présentée. Le sujet — scène de genre, monument, événement historique, lieu typique ou personnage célèbre — y est le plus souvent exposé de manière à être reconnu sans ambiguïté.
Rien de tel dans les photographies de Pierre Klein: le processus d’identification y est presque impossible, et l’évocation de l’espace et du temps opère sur un mode tout à fait différent.

La reconnaissance d’abord est presque vouée à l’échec: où sommes-nous? On peine à le dire; et sans les légendes des lieux, marquées au sol et non à côté des photographies, on pourrait se croire dans n’importe quelle grande ville occidentale, où les marques de luxe sont partout les mêmes, désormais sans patrie.
Quant aux références temporelles ou événementielles, elles ne surgissent que par rapprochement avec une actualité récente dont l’évanescence fait immédiatement douter: cette vache a sans doute à voir avec le salon de l’Agriculture, ce cockpit d’avion avec celui du Bourget, mais en quelle année? Cette banderole, pour quelle manifestation? Le doute sur le temps contamine le lieu: cet homme en costume traditionnel d’un pays lointain, cette proue flanquée d’un drapeau à l’effigie de Bob Marley, c’est à Paris? Sans doute à en croire les légendes; mais surtout, c’est Paris, et c’en est donc fini des clichés.

Autant dire que la capitale n’est pas envisagée comme un conservatoire de monuments, comme la ville-musée des guides touristiques, et moins encore comme une galerie de situations et de personnages d’un pittoresque éculé.
Ville du présent le plus immédiat — donc toujours déjà périmé —, Paris n’est plus ici une idée: c’est une écume de perceptions, d’instantanés de fragments visuels et de suggestions sonores qui se succèdent et saturent nos sens.
Mi-sérieux mi-moqueur, Pierre Klein nous ramène donc au point de vue de ces touristes à bord de leur car, ponctuellement détournés de leur projet de visite classique par l’irruption quasi-magique de cette curieuse et éphémère statue multicolore sur la place de la Concorde. Tout est bon à voir à Paris, au risque de l’incohérence et de la confusion.

Pierre Klein restitue ainsi un regard vif, avide de la présence des choses, et pour lequel tout s’équivaut dans un premier temps. L’insolite côtoie le social et le politique, et entre les poissons à l’étal et les bribes de slogan qu’on devine sur les banderoles, le regard ne fait pas d’abord de différence. La ville — la grande ville — est en somme une ivresse, celle d’un présent saturé de sensations dont la totalité nous échappera toujours.

Peut-être est-ce finalement la vidéo présentée dans l’exposition qui restitue le mieux ce mouvement sans fin: des vues de même type que les clichés exposés – c’est-à-dire aussi hétéroclites – défilent sans cohérence sérielle. Chaque vue relègue presque la précédente dans l’oubli. On se perd dans ce Paris sans fin, mais c’est le prix à payer pour y être toujours, ici et maintenant.

Pierre Klein :
Boulevard Saint Michel, 2004. Photographie.
Coulisse du défilé Galliano, n.d. Photographie.
Gay Pride, boulevard Saint Germain, n.d. Photographie.
Place de la Madeleine, 2005. Photographie.
Akilaphot, rue Montorgueil, 2005. Photographie.

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