PHOTO

Papier photo

Il n’est pas si courant qu’une exposition collective organisée par une galerie cherche à bâtir un discours sur l’art contemporain. «Papier Photo» en fait partie. Orchestrée par Sophie Berrebi, maître de conférences en histoire et théorie de la photographie à Amsterdam, en complicité avec Frédérique Valentin, cette exposition questionne le statut de la photographie documentaire telle qu’elle a été traitée chez les artistes dans les années 60. Et telle que les artistes contemporains la réutilise.

Le postulat de l’exposition n’est pas d’embrasser l’histoire récente du médium photo. Il s’agit plutôt de porter le débat sur ce qu’on en fait aujourd’hui. Acter l’événement, constituer l’archive, accompagner la parole, rendre sa neutralité au présent ou au contraire interpréter voire fantasmer la posture de l’artiste: ce sont sur toutes ces prédispositions de la photographie que souhaitent revenir une poignée d’artistes, comme un retour aux origines de la dématérialisation de l’œuvre. Pour enfin considérer ceci: la photographie documentaire n’est pas qu’un objet de commentaire et de savoir. C’est aussi un objet plastique à utiliser en tant que tel.

Décomplexer la photographie documentaire donc, dévier sa destination première pour la faire sortir de cette schizophrénie qui consiste à la voir comme la restitution pérenne d’un évènement factuel alors qu’elle n’est ni plus ni moins qu’un témoin fragile prompt elle aussi à la disparition. «Une pseudo-présence et l’indication d’une absence», comme l’écrivait Susan Sontag.

Une absence qu’Amy Granat a matérialisée par la mise à mal du support papier photographique. On le retrouve déchiré, plissé, pris en étau derrière le sous-verre à tel point qu’on n’en distingue plus qu’un fragment sans repères.
Face à cette négation documentaire, Pierre Leguillon explore les trop-pleins de l’archive. Ici les mots, les pages et les images distribués par diaporamas et accumulations d’informations viennent se cogner à l’oubli et à une certaine forme de désuétude de la transmission du savoir.

Ce passé qui s’agrège puis se perd dans ses multiples sédimentations trouve chez Haris Epaminonda un autre visage. Il utilise le polaroïd pour signifier au mieux ce présent «qui a été» et qui ne sera plus. Une forme de résistance au temps, l’instantané du tirage photographique face à l’éternité de l’image. C’est un retour au sens de la photographie documentaire sauf que pour Haris Epaminonda, le sujet lui-même fait défaut: figures anonymes ou abstraites, narration perdue, cadrages désaxés, il n’offre aucun moyen de se raccrocher à l’image.

Les espaces démultipliés d’Alexandra Leykauf ne témoignent pas plus de la réalité. Ses photographies reposent sur des jeux illusionnistes d’où s’extrait des volumes architecturaux (escaliers, corridors, pièces) rendus illisibles ou pour le moins infinis par la proximité de miroirs.
Alexandra Leykauf file judicieusement la métaphore de l’architecture, figure de la permanence et de l’atemporalité, pour mieux aborder le statut de la photographie. Le dédale dans lequel l’œil vient se perdre à la lecture de ses images acte, s’il le fallait encore, la naissance d’une photographie exigeante avec la représentation du réel.
Chez Shannon Ebner, les objets en mouvement (des lettres de l’alphabet, des pales en toupie) dans les intérieurs ordonnés apportent la même dissonance quant à la précision du l’œil documentaire.

Remettre en question les usages de la photographie documentaire c’est, comme le précise Sophie Berrebi, rompre avec sa forme univoque. C’est-à-dire non seulement dépasser les attendus du genre, mais aussi questionner notre rapport à l’instant, à l’information et au savoir. Par conséquent une tâche immense, qui s’esquisse ici et qui offre sans nul doute l’une des plus belles perspectives sur l’histoire de l’art contemporain.

Liste des œuvres
— Amy Granat, One and one #4, 2008. Photogram. 70 x 57 cm
—  Amy Granat, One and one #2, 2008. Photogram. 56 x 65 cm
— Haris Epaminonda, Untitled 274, Untitled 369, Untitled 373, Untitled 371, Untitled 368, 2009. Polaroïd, 10,3 x 10,2 cm
— Pierre Leguillon, Sans titre (Hippolyte Bayard), 2003-2006. Tirage encres pigmentaires sur papier PH neutre, 45,5 x 40 cm.
— Pierre Leguillon, L’histoire de la photographie. Imagerie d’Epinal n°3838, Série encyclopédique Glucq des leçons de choses illustrées-sans date-éditions Pellerin et cie, 57 x 46 cm.
— Pierre Leguillon, Sans titre (Edward Steichen), 1999-2006. Tirage encres pigmentaires sur papier PH neutre, 45,5 x 40 cm