DANSE | CRITIQUE

Ouvert pour inventaire

PNicolas Villodre
@21 Oct 2009

La présentation-représentation de saison de Grand Magasin a eu lieu au Plateau, dans le cadre de l’exposition en cours, La Planète des signes, et du festival actOral.8. Une invitation remarquée, pleine d’esprit et de drôlerie !

L’art de Grand Magasin passe insensiblement d’un plateau de la balance à l’autre ; il oscille constamment entre vérité et interprétation, réel et divagation, axiome et illusion, dogme et hérésie, certitude et rêve, jazz et java, farce et attrape.

Le duo, devenu trio, prend très au sérieux l’humour ; il dépoussière les routines cabaretières d’antan, vous savez bien ! Celles des lanceurs de couteaux, des chansonniers, des prestidigitateurs malhabiles, des musiciens autodidactes, des ventriloques à bouche tortue… Grand Magasin ne fait pas dans le Lac des singes (ou, si l’on veut, dans la danse) mais dans un art de l’absurde qui va, disons, de Jonathan Swift à Stuart Sherman, en passant par Princesse Sapho, Alfred Jarry, Richard Huelsenbeck, Maurice Lemaître, Jean-Baptiste Thierrée, Joe Pass et des meilleurs…

On a donc eu droit, en cette mi-octobre qui signe la rentrée des intermittents du spectacle, à un florilège (pour ne pas dire un « best of ») de scènes extraites de leurs pièces précédentes, de numéros rôdés et parfaitement articulés (dans tous les sens du terme, si l’on excuse quelque bafouillement dû à la fatigue ou au trac), logiquement agencés, astucieusement structurés en quatre parties, suivant un plan écrit noir sur blanc sur la page 65 x 100 d’un chevalet de conférence à tube carré, pieds télescopiques avec butée d’arrêt :

1-ici et maintenant ;
2-pas ici et maintenant ;
3-ici et pas maintenant ;
4-pas ici et pas maintenant.

Les éléments de décor, le déroulé de la pièce et les quelques changements se font au vu et au su du spectateur. Les costumes sont amusants, pas vraiment de camouflage : à rayures, à carreaux vichyssois, à pois, dans des teintes acidulées qui seront (peut-être) un jour à la mode (où qui l’ont déjà été sans qu’on l’ait vraiment remarqué). Rien n’est laissé au hasard. La marque de la table pliante pour pique nique « Family Tafel », pour ne prendre que cet exemple, ne tardera pas à trouver son utilité…

François Hiffler ouvre le bal. Il lit les notes prises vraiment in situ — on peut vous le garantir, ayant été cité comme témoin lors du préambule —, à la manière détachée, objective, d’un ethnographe de la chose artistique. Il situe la pièce qui commence à se dérouler sous nos yeux et entre nos oreilles dans son contexte le plus immédiat, dans son cadre « temporel », comme disait autrefois Guy Béart.

Bettina Atala consigne l’heure exacte de certains de ces micro-événements sur une bande de papier Kraft scotchée (ou tesaïfiée) au mur. Avec Pascale Murtin, ils se lancent illico presto dans l’interprétation d’une mélodie pop « composée par leurs soins », avec le renfort d’un synthétiseur Yamaha PortaSound 390 coûtant près d’une centaine d’euros, sur un mambo de tempo 133.

Pour prouver qu’ils contrôlent la situation et maîtrisent parfaitement la technique, ils diffusent en vidéo-projection, via le lecteur DVD de leur iBook, des films apparemment tournés en super 8. Et, notamment, un mémorable « Actuellement dans cette salle » qui rappelle certaines parties du chef d’œuvre lettriste Le Film est déjà commencé ?

Les « évidences, pléonasmes et lapalissades » sont l’objet de prédilection de Grand Magasin qui, à les en croire, se contentent de « décrire haut et fort ce que tout le monde a sous les yeux » (ce dont tout un chacun a bien conscience en son for intérieur).On passe en revue toutes sortes de jeux : le jeu de mots, qui est peut-être la façon la plus ludique d’aborder la réalité, les exercices de logique pure, le jeu des métiers, celui des villes, etc. Le thème autobiographique de l’amnésie n’est pas esquivé (cf. la citation dont on n’a pas noté la page).

Grand Magasin ne joue jamais les cuistres, les doctes, les pédants. Il ne roule pas des mécaniques mais, au contraire, les dévoile volontiers aux spectateurs, ce qui n’empêche pas ces derniers d’être fascinés par tant de virtuosité. Ici, c’est l’esprit de finesse qui gouverne − le contraire de l’esprit d’escalier défini par Diderot dans Le Paradoxe sur le comédien : « l’inspiration nous vient en descendant l’escalier de la tribune ».

— Avec : François Hiffle, Bettina Atala et Pascale Murtin