ART | CRITIQUE

Orchid Lounge

PNathalie Delbard
@12 Jan 2008

À travers les toiles aux motifs géométriques rigoureux et les prises filmiques sans complaisance, Miami, cette cité phare de l’industrie touristique, apparaît comme un lieu à la fois sublime et désœuvré, en quête d’âme.

Le tout récent réaménagement de la galerie Air de Paris en deux parties offre à Sarah Morris, avec « Orchid Lounge », l’occasion de présenter ses visions de la ville de Miami, comme deux revers de médaille distincts et complémentaires, abordés simultanément par l’artiste à travers peintures et vidéo.

Dans la première salle, quatre toiles carrées, aux formats imposants, occupent les quatre murs, quadrillant presque autoritairement l’espace par leur présence rythmée : le spectateur, quel que soit son mouvement, se trouve ainsi confronté à la planéité acide et géométrique des peintures, qui s’imposent d’emblée en faisant barrage au regard, surface après surface. En outre, Sarah Morris choisit d’ajouter à cet effet de frontalité globale un travail de composition picturale extrêmement appuyé, régi par un système tonique de grilles et de lignes démultipliées, qui ne fait qu’accroître la sensation de clôture subtilement instaurée.

Si l’on connaît le goût de Sarah Morris pour les tons francs, lisses, et parfois criards, il s’agit ici d’associer aux dissonances chromatiques non plus des mots ou des représentations stéréotypés, mais des sortes de schémas qui structurent la toile tout en la fragmentant d’une manière quelque peu abyssale.

Entre sensation d’une spatialité naissante — le regard croit souvent s’enfoncer dans un cube — et dissolution de toute figuration à travers le jeu coloré et éclaté des rectangles et autres aplats, la piscine (Pool) se dessine ici comme le lieu d’une abstraction paradoxalement étouffante.
Saturant les toiles de rose vif, de variations de mauve et lilas, de vert pomme ou orange saumoné, l’artiste retourne finalement le modèle suave et acidulé de l’atmosphère estivale des piscines et hôtels de Miami pour en proposer une lecture grinçante; en s’appliquant toujours plus soigneusement à pénétrer le jeu des surfaces, des lumières pastels et des angles impeccables, Sarah Morris ne fait en effet que souligner l’artificialité de ces lieux anonymes, vides de toute humanité.

C’est d’ailleurs dans cette même perspective, mais sous une toute autre forme, que l’artiste présente dans la seconde salle son film Miami, dont Liam Gillick signe la bande sonore.
Cette fois-ci, Sarah Morris aborde la ville de Floride par le mouvement et le son, en mettant bout à bout diverses séquences, diurnes ou nocturnes, qui sont autant de moments saisis, d’activités attrapées, glissant sans fil narratif sur l’écran plat sobrement accroché au mur.
Surgissent par exemple les images saccadées et hypnotiques d’une usine de conditionnement de bouteilles de Coca-Cola, auxquelles succèdent les vues sans surprise d’avenues ensoleillées bordées de palmiers, prises à travers le pare-brise d’une voiture luxueuse; la nuit, la promenade se poursuit à l’intérieur d’un métro sans passager, qui laisse défiler des quais inquiétants et silencieux, pour rebondir sur la vision irréelle et charmante d’une femme en robe rouge descendant les marches d’un palace…
À nouveau, à travers une mise en œuvre éclatée et variée, qui passe d’une facette à une autre, c’est donc la surface qui semble l’emporter, tandis que la musique sourde de Liam Gillick, alternant les ambiances pesantes ou plus électroniques, ne fait que rendre Miami plus insaisissable encore.

Au final, à travers les toiles aux motifs rigoureux et les prises filmiques sans complaisance de l’artiste, cette cité phare de l’industrie touristique, emblématique d’un certain rêve américain, apparaît comme un lieu à la fois sublime et désœuvré, en quête d’âme.

Sarah Morris :
Miami, 2002. Film 35’, DVD 27’30, bande son de Liam Gillick.
Pools — Fontainebleau II (Miami), 2003. Laque industrielle sur toile. 214 x 214 cm.
Pools — Eden Roc (Miami), 2003. Laque industrielle sur toile. 214 x 214 cm.
Pools — Sheraton Bal Harbour (Miami), 2003. Laque industrielle sur toile. 214 x 214 cm.
Pools — Bel Aire (Miami), 2003. Laque industrielle sur toile. 122 x 122 cm.
Pools — Sans Souci (Miami), 2003. Laque industrielle sur toile.152,50 x 152,50 cm.
Billboards Prototype (MoMA), 2002-2003. Ensemble de 5 impressions numériques.