ART | CRITIQUE

Or donc

PChristine André
@12 Jan 2008

En quatre œuvres qui constituent autant d’espaces, Tania Mouraud investit la galerie Dominique Fiat et nous interroge sur notre place dans le monde. Peinture murale et diasecs y côtoient deux vidéos aux couleurs chaudes et à la matière sonore intense et très travaillée.

Now is the Time, l’œuvre qui ouvre l’exposition, surprend par sa frontalité. Apparaissent au premier regard des bandes noires de la hauteur du mur, au trait épais et droit, qui donnent l’impression d’un labyrinthe mais dont l’entrée et l’issue nous échappent.
Ces bandes constituent pourtant des signes, des lettres qui composent la phrase, fameuse, de Martin Luther King: «Now is the time to stand up and speak up». Difficilement déchiffrable, celle-ci impose pourtant une immédiateté du message qui, bien que graphiquement très codé, rend un hommage fort et universel au leader noir américain.
La sobriété des signes noirs qui tranchent sur le mur blanc, l’importance accordée à l’écrit comme forme totale, l’appel au recueillement et au silence contrastent avec les vidéos aux couleurs chaudes — jaune, rouge, orange — et au son très présent.

La vidéo Or donc, présentée perpendiculairement à Now is the Time sur le mur qui fait face à la vitrine de la galerie, montre les décors prestigieux et surchargés de l’Hôtel de Ville de Paris et du Quai d’Orsay de manière mouvementée et frénétique. Le rythme saccadé et kaléidoscopique des images choisi pour représenter les ors de la République rappelle le sentiment de vertige que l’on peut ressentir lorsque l’on pénètre dans ces bâtiments nationaux chargés d’histoire.
La vidéo, composée de fragments, donne une impression d’affolement et de chaos, bouscule le rapport à la perspective et modifie celui à l’espace. Cette sensation de perte des repères est accentuée par la bande-son de Clément Leblon.

En réaction à la démonstration de «pouvoir» et du «paysage intérieur figé depuis des siècles» que montre la vidéo, le compositeur a créé une œuvre «en forme de vague». En contrepoint au contenu linéaire des images, il propose une composition élaborée en couches dans laquelle les sons se croisent et se rencontrent. Dans cette cascade sonore, la tension monte puis se relâche jusqu’à créer une boucle qui recommence sans que l’on entende la transition. La source sonore, indépendante de la source vidéo, lui fait face. Cette disposition, qui distant le rapport entre l’image et le son, déstabilise le spectateur.

La salle du fond, plus modeste et intime, accueille une autre vidéo aux tons orangés, Prime Time, qui montre avec sérénité le désert du Néguev en jouant sur la monochromie picturale.
Masses sableuses et rocheuses, ombres et replis sont mis en image grâce à différentes valeurs de plan et alternent au rythme d’une bande sonore, qui bien que parfois stridente, invite à la réflexion et à l’introspection.

En écho à Now is the Time, douze diasecs, disposés dans le bureau au fond de la galerie, reprennent la phrase de Martin Luther King «I have a dream». Ces petits panneaux, issus d’une série de vingt-cinq, sont rédigés avec des lettres très élancées, noires toujours, dans plusieurs langues, principalement indiennes mais aussi en anglais ou en hébreu et forment une sorte de Babel miniature in progress.

Dissipée la difficulté première à cerner chaque partie de l’exposition, on comprend que ces quatre œuvres, loin d’empiéter les unes sur les autres, se répondent. La composition de Clément Leblon, fil directeur de l’exposition tant celle-ci est baignée de matière sonore, souligne la contradiction à faire cohabiter l’image en mouvement, le graphisme, le sens fort d’une phrase et le son. Elle réussit à prendre en compte tous ces paramètres, y compris la part accordée au silence.

Tania Mouraud :
Now is the Time, 2006. Peinture murale (wall painting).
Or donc, 2005. Vidéo numérique, 10 mn 48.
Prime Time, 2005. Vidéo numérique, 7 mn 23 en boucle.
I Have a Dream, 2005. Diasec 30 x 40 cm. Installation de 12 «I Have a Dream».

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