DESIGN | CRITIQUE

Open Enclosures

PCéline Piettre
@11 Avr 2008

Pour la Fondation Cartier, le designer et architecte Andrea Branzi tricote un espace bionique, où la technologie du verre intègre le vivant : cordage de chanvre, fleurs et feuilles coupées, bois à l’état brut. De cet amalgame entre nature et culture naissent des architectures-paysages, habités d’objets hybrides, qui sèment un trouble sémantique…

Si elle rivalise de transparence avec le bâtiment de Jean Nouvel, la première des deux installations présentées, l’Ellisse, s’apparente par sa constitution à un ouvrage textile, à un canevas de verre et de cordage. D’abord architecture, cette enceinte ouverte semi-circulaire, dans laquelle il est possible d’entrer et de sortir à sa guise, a des airs de tapisserie. En fils de chaîne, les lames de verre thermocollées ; en fils de trame, un cordage de chanvre coloré de rouge. Rythmée par cette alternance de verticales et d’horizontales, la structure se voit attribuer des qualités nouvelles : souplesse, légèreté, mouvement, transparence. Elle habite l’espace sans s’imposer, comme un vêtement que l’on pourrait ôter.

Une série de vases en occupe la périphérie, petites extensions poétiques qui rappellent par leur composition l’art japonais de l’Ikebana. Les tiges et les feuilles y tiennent autant leur place que les fleurs, et participent à la ligne générale de l’objet, si bien que l’on s’accorde l’illusion d’une fusion entre le végétal et le minéral, le naturel et le construit, le contenu et le contenant. En manifeste, la pièce Symbiosa, qui reproduit à échelle réduite le délicat travail de vannerie de l’Ellipse pour une rencontre amoureuse entre la fleur, iris et roses, et le verre. Ici, le matériau est libéré de sa structure portante et se soutient lui-même, une prouesse technique rendue possible grâce à une collaboration fertile entre Andrea Branzi et le CIRVA, à Marseille.

Ailleurs, des branches de bois mort s’assemblent en sculpture ou se déguisent en dossier de sièges, nous invitant à une méditation sur le temps qui s’écoule — inéluctablement — et le rapport de l’homme à la nature. Comme si le designer rendait hommage à la beauté fragile et mélancolique des oeuvres de Giuseppe Penone (Peau de feuilles, Ombre de terre) et initiait, par un travail formel sur la matière, sur l’organisation de l’espace, une réflexion écologique et ontologique.

Dans la seconde partie de l’exposition, Andrea Branzi délaisse les rondeurs de l’Ellisse pour une structure cubique qui a l’austérité apparente d’une salle d’entraînement — lit de camp spartiate, équipement sportif en suspension. Á dominantes rectilignes, les parois grillagées de métal s’animent de formes colorées, tantôt abstraites, tantôt figuratives : une porteuse d’eau stylisée, des motifs géométriques apparentés vaguement au registre artisanal andin. Là encore, on retrouve la présence de la nature (la fleur, l’arbre) mais l’on pénètre surtout dans un territoire énigmatique, déserté par l’homme. Un territoire surréaliste en dormance, où le lit, trop haut et sans échelle, reste inaccessible, où les agrès (anneaux, trapèze) n’ont qu’un usage formel, essentiellement graphique. Un intérieur imaginaire…

Ainsi, conformément à ses expériences passées — de la fondation d’Archizoom en 1966 à sa participation aux divers mouvements d’avant-garde, Alchymia et Memphis, dans les années 70/80 — Andrea Branzi tente de décloisonner l’architecture et le design pour plus de flexibilité et de poésie. Avec lui, le monde des choses et le monde des êtres se rencontrent, l’objet est un prolongement naturel de l’homme, l’architecture une façon de vivre. Sa conception de l’espace intègre les vides et les pleins, se joue des couleurs et des transparences. Ses réalisations échappent à l’usage… Et ce n’est pas par hasard si les cloisons des deux installations sont poreuses, laissent passer l’air et la lumière, s’accordent des respirations. Véritables épidermes de verre et de métal, lieux de passage, elles brouillent les frontières entre le dedans et le dehors, entre les différentes disciplines. Légères, éphémères, perméables, facétieuses… Ne sont-elles pas les architectures de demain ? Celles qui pourraient, aux dires de leur créateur, améliorer la « qualité esthétique » de notre quotidien.

— Andrea Branzi, Vase Simbiosi, 2005.
— Andrea Branzi, Gazebo, 2007. Verre, métal. Vue de l’exposition Andrea Branzi, Open Enclosures.
— Nicoletta Morozzi, tapisserie en scoubidou. Détail de l’installation Gazebo, 2007
— Andrea Branzi, Ellisse, 2007. Verre thermocollé, cordage de chanvre. Vue de l’exposition Andrea Branzi, Open Enclosures.
— Andrea Branzi, Mur en verre, 2007. Bois, Verre. Vue de l’exposition Andrea Branzi, Open Enclosures.