ART | CRITIQUE

One Man’s Mess Is Another Man’s Masterpiece

PNicolas Villodre
@14 Juin 2010

L’exposition estivale de la galerie Bugada & Cargnel est consacrée à un accrochage collectif d’œuvres assez récentes conçues par des artistes confirmés ou déjà repérés ainsi que par des artistes émergents.

Le titre de l’exposition «One Man’s Mess is Another Man Masterpiece» se réfère à une série antérieure de Pierre Bismuth jouant sur les cadres ou caches en verre pour diapositives (un support qui a pris un sacré coup de vieux à l’ère de PowerPoint!), et à une chanson du Canadien Michael Jerome Browne.
Il s’agit d’une expression américaine courante, équivalente au proverbe «Le malheur des uns fait le bonheur des autres», pour signifier la dualité de l’objet d’art moderne qui, disons depuis Kurt Schwitters, relèvera pour les uns du bazar ou du déchet, et pour les autres, au contraire, du sublime.

Le recyclage ou la valorisation de l’objet banal fait donc partie de la démarche des artistes de l’exposition.
D’un côté, ils s’interrogent sur le matériau lui-même et suivent la logique d’une entreprise de récupération qui donne des lettres de noblesse aux choses les plus ordinaires — on est dans une conception alchimique de l’art.
Wilfrid Almendra récupère par exemple dans des jardins de zones pavillonnaires des répliques de statues inspirées de modèles classiques et néo-classiques. Des antiques en toc, émoussés, érodés et taraudés par les éléments. Usés jusqu’à la corde, à bout de course.

D’un autre côté, ils accompagnent leurs réalisations plastiques d’une réflexion sur l’ontologie de l’œuvre elle-même. Il est assez symptomatique que «Masterpiece» sonne comme «Matter piss», et nous ramène à la fontaine de Marcel Duchamp; ou qu’«œuvre d’art» rime avec «veau d’or» et nous rappelle l’épisode biblique souvent traité par la peinture narrative (L’Adoration du veau d’or de Poussin)…
Piero Golia expose une grosse tête sculptée façon Rome antique, composée d’une accumulation de piécettes de monnaie. De l’argent comptant. Soigneusement collés les uns sur les autres, les mini-disques vus de loin produisent un trompe-l’œil efficace.

Outre la diapositive agrandie au bris de glace allusif à La Mariée…, faisant partie de la série-titre, Pierre Bismuth nous prouve, de son côté, que l’or est la valeur-refuge. Comme si le geste consistant simplement à désigner ou à signer artistement l’objet ne suffisait pas, il le recouvre d’un film doré le tas de pièces trouvées au fond d’un tiroir ou dans les abysses de ses poches de grand voyageur. Inutile de préciser que cette œuvre faite de pièces est protégée par un cube de plexiglas.

Cyprien Gaillard s’inscrit dans la pratique d’un Hains ou d’un Villeglé: il décolle et collecte des affichettes publicitaires destinées à promouvoir les concerts de musique sacrée de l’église Saint-Ephrem — paroisse à la fois catholique et orientale syriaque du cinquième arrondissement de Paris.
Il est frappé par la force de la typographie et le parti pris colorimétrique. Cyprien Gaillard se contente de juxtaposer une trentaine d’affichettes qu’il associe par groupe de teintes — les dominantes chaudes étant placées à gauche et les froides à la droite… du père.

Les trois boîtes de Zak Kitnik ont un aspect étrange qui fait aussi penser à l’église. Les fins grillages empêchant de distinguer quoi que ce soit du contenu précis des cadres rappellent les claies de moucharabiehs qui permettent de voir sans être vu ainsi que les treillis des confessionnaux qui créent une ambiance propice à l’intimité, facilitent sans doute le passage de la parole et assurent le relatif anonymat du repentant.
En réalité, il s’agit de caches de radiateurs aux différents motifs. Le résultat est un peu le même sauf que la perception est voilée en même temps que les objets. D’autant que les cadres sont accrochés trop haut.

Dans le même état d’esprit, pratiquant un jeu de cache-cache semblable, Martin Creed se contente de froisser une feuille de papier, qu’il met sous verre, dont on ne saura rien du contenu — si contenu ou message chiffré il y a.

On pense aux mystérieux emballages de Man Ray (L’Énigme d’Isidore Ducasse, 1920) qui ont peut-être influencé Christo. Sauf qu’ici le papier ne recèle probablement rien d’autre que sa nouvelle forme en 3D, se contentant du changement de dimension, puisque le tableau est devenu sculpture.

Étienne Chambaud agit, comme Moholy-Nagy, qui avait envisagé la réalisation de tableaux téléphonés, par procuration. Considérant que, pour le public non averti, le travail d’un Picasso est à la portée de bambins, Étienne Chambaud prend ce vieux cliché très au sérieux. Il donne alors ses consignes à la progéniture d’amis, de galeristes ou de collectionneurs, qui agencent des pierres entaillées et une verroterie colorée à base de rectangles en plexiglas. Une fois acheminée la matière première, l’artiste peut travailler les yeux fermés….

Piero Golia, Untitled (Buste), 2002. Plâtre, pièces. 180 x 48 x 37 cm. Pièce unique

Étienne Chambaud,
— Appareil Cyclopéen (La Grotte), Assemblé par Enea et Zino Bugada, 2009-2010. Plexiglas coloré, pierres entaillées. Dimensions variables (environ 80 x 100 x 100 cm). Pièce unique
— Appareil Cyclopéen (La Cabane), Assemblé par Enea et Zino Bugada, 2010. Plexiglas coloré, pierres entaillées. Dimensions variables (environ 80 x 100 x 100 cm). Pièce unique
— Appareil Cyclopéen (L’Usine), Assemblé par Enea et Zino Bugada, 2010. Plexiglas coloré, pierres entaillées. Dimensions variables (environ 80 x 100 x 100 cm). Pièce unique

Zak Kitnick, The People Behind Our Products (White), 2010. Aluminium, MDF, peinture et autre médias. 69,2 x 99,2 cm. Triptyque. Pièce unique

Martin Creed, Work n. 88 (A sheet of A4 paper crumpled into a ball), 1995-2010. Papier. 25 x 25 x 115

Pierre Bismuth,
— Untitled, 2010. Pièces de monnaie, or. 30 x 30 x 120 cm. Pièce unique
— One Man’s Mess Is Another Man Masterpiece, 2010. C-print sur diasec. 69,2 x 103,2 cm. Pièce unique

Cyprien Gaillard,
— Untitled (from Bach 21 août 2008 to Bach 3 août 2008), 2008. Ink on paper. 45 x 32 cm chaque. Pièces unique
— Untitled (from Liszt – Chopin 27 août 2008 to Liszt – Chopin 29 août 2008), 2008. Ink on paper. 45 x 32 cm chaque. Pièces unique
Untitled (from Mozart 17 mai 2008 to Beethoven-Chopin 31 août 2008), 2008. Ink on paper. 45 x 32 cm chaque. Pièces unique / unique

Wilfrid Almendra,
Concrete gardens (Cherub on Globe), 2010. Marbre, béton. 172 x 45 x 45 cm. Pièce unique
Concrete Gardens (Roman), 2010. Marbre, béton. 170 x 45 x 45 cm. Pièce unique
Concrete Gardens (Cherub with Hole), 2010. Marbre, plastique. 170 x 26 x 26 cm. Pièce unique
Concrete gardens (Fountain Cherub), 2010. Marbre, plâtre, plastique. 170 x 30 x 30 cm. Pièce unique
Concrete Gardens (Cherub with Concrete), 2010. Marbre, béton. 170 x 30 x 30 cm. Pièce unique

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