ART | EXPO

Å’uvres lumineuses

22 Oct - 07 Déc 2013
Vernissage le 19 Oct 2013

Alina Szapocznikow exploite l’ambivalence de l’intimité, du désir et du dégoût, de l’informe, et de l’insaisissabilité du vivant. Le polystyrène et le polyuréthane, mais aussi la cire, matérialisent par leurs tonalités acidulées, une fluidité transorganique, et produisant, comme le sommeil de la raison, des monstres séducteurs.

Alina Szapocznikow
Å’uvres lumineuses

Alina, montrez-nous ce sexe que l’on voudrait ne pas voir!

Le principe de base, appelons-le de Tartuffe (celui de Molière, mais pas seulement), par-delà les siècles et les cultures (Femen de tous les pays, tout reste à faire!): «Couvrez ce sein que je ne saurais voir.» Le sexe a mauvaise réputation, on le sait, lorsqu’il est explicite: affreux, sale ou méchant! Laissons-le donc à la pornographie et à ses basses œuvres! Plus suggestif, du bout des lèvres, si j’ose dire, il est moins disqualifié par les tenants du bon goût, mais précisément ne mange alors pas de pain.

Pourtant, certes, l’art ne s’est pas privé de le représenter, souvent de façon brutale (de Courbet à Nauman, en passant par Picasso, Man Ray, Molinier, Louise Bourgeois ou Lebel), cela avec ou sans «délectation» pour les «regardeurs», pour reprendre les qualificatifs employés par Duchamp. Mais manifestement, à l’instar de la littérature de «second rayon», nous serions, encore, toujours, en présence, même quand il s’agit de formats imposants, de «curiosités», façon d’en faire des œuvres mineures.

L’exposition du Centre Georges Pompidou, imaginée il y a plus d’une quinzaine d’années maintenant par Marie-Laure Bernadac et Bernard Marcadé, «Fémininmasculin», avait démontré que le sexe n’était pas un sujet anecdotique ou scabreux, mais qu’il avait partie liée (oh, pardon!) avec le processus de l’art lui-même. Qu’il en exprimait plus en somme que ce qu’il révélait sous une forme en apparence close dans sa figuration; qu’il l’éclairait, pourrait-on dire, de l’intérieur.

J’avais regretté à l’époque, et surtout m’étais étonné, qu’Alina Szapocznikow ne fût pas présente dans ce qui demeure par ailleurs une date importante dans l’approche (française) du «genre», connaissant en particulier ses sculptures en résine associant sexe masculin en érection, sein et bouche, produisant un sentiment proche de ce qu’il n’y a pas si longtemps Mike Kelley a nommé The Uncanny (à partir de la formule freudienne d’«inquiétante étrangeté»).

J’en ai parlé ailleurs, autant me citer: «[ces sculptures] revêtent une beauté perverse, érotique, vénéneuse — un côté Fleurs du mal —, sur un mode esthétique empreint d’une bizarrerie hallucinatoire très fin de siècle […] mais revisitée par une culture Pop à la fraîcheur trompeuse.

Ainsi les Lampes-bouches tirant vers un décoratif bourgeonnant aux couleurs de sucre d’orge d’une beauté fulgurante n’en sont pas moins marquées d’un humour anxiogène et caustique, un peu à la façon de la plante carnivore de La Petite Boutique des horreurs de Roger Corman gavée de morceaux de corps humains (une main, un pied).

Alina Szapocznikow exploite l’ambivalence de l’intimité, du désir et du dégoût, de l’informe, et de l’insaisissabilité du vivant. Le polystyrène et le polyuréthane, mais aussi la cire, matérialisent par leurs tonalités acidulées, leur transparence gélatineuse ou leur opacité, une fluidité transorganique, produisant, comme le sommeil de la raison, des monstres séducteurs en forme de seins agglutinés, de bouches à l’éternel sourire, de ventres dodus.»

Arnaud Labelle-Rojoux, Alina Forever, in Twist Tropiques, Paris, éditions Loevenbruck, et Yellow Now / Côté arts, 2012.

J’avais alors omis, tout simplement parce que je n’y avais pas pensé, de préciser que ces sculptures «éclairaient»: littéralement, et de façon attendue (elles sont intitulées pour la plupart Lampe — Bouche ou Fesse — ou Sculpture-Lampe), mais aussi, plus subtilement, parce qu’elles jettent une lumière acide sur l’obscurantisme tenace qui domine notre monde. Alina, montrez-nous encore ce sexe que l’on voudrait ne pas voir!

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