ART | CRITIQUE

Oeuvres contemporaines, 1964-1966

PElisa Fedeli
@23 Juin 2010

Ne cherchez pas dans cette exposition les tissus industriels rayés qui font la réputation de Daniel Buren depuis 1967. Ici, ce sont les œuvres de jeunesse de l'artiste, peu connues, qui sont à découvrir. Sous le regard inquiétant des figures d'Alberto Giacometti, qui leur sont contemporaines.

Idée surprenante, direz-vous, que de faire dialoguer ces deux artistes, dont les approches formelles semblent de prime abord complètement diverger. L’un est porté vers la figure et le sentiment; l’autre les nie en bloc au profit d’une pratique abstraite et auto réflexive.

La pertinence de cette confrontation réside dans le choix d’une courte période historique (1964-1966). Celle-ci correspond à des stades différents de la carrière respective des deux artistes: Giacometti, sexagénaire, est un maître consacré internationalement; Buren, à peine âgé de 25 ans, est à la recherche de son vocabulaire.

La période 1964-1966 correspond à la maturité du projet que Alberto Giacometti élabore depuis les années 1940. Après avoir rompu avec la centrale surréaliste, son ambition constante est de retourner au travail d’après nature pour saisir la présence des êtres par la seule perception sensible.
Les sculptures exposées sont les célèbres portraits en buste de ses proches (Annette, Diego et le cinéaste Eli Lotar) auxquels il consacre les dernières années de sa vie.

Par la seule vision, Alberto Giacometti veut en rendre l’existence fugace. D’innombrables heures de pose ont été nécessaires pour les réaliser en plâtre ou en argile, avant de les fondre en bronze. Le modelé accidenté, portant l’empreinte des pouces, accroche la lumière. Les figures de taille réduite sont altérées par des disproportions, des contours informes et par l’amputation des bras.
L’impossibilité pour Alberto Giacometti d’arrêter sa vision en une forme fixe en est la cause. C’est à la fois l’apparition et la disparition qu’il veut restituer. Ce qui crée un effet inquiétant, comme si les figures étaient rognées par le vide qui les entoure.

En parallèle, sont accrochées dans un ordre chronologique les toiles de Daniel Buren, toutes de grands formats. Celles datées de 1964 sont des papiers déchirés, krafts ou colorés, que Daniel Buren a superposés de façon aléatoire. Elles rappellent le «lacéré anonyme» des affichistes français, Hains et Villeglé, ainsi que les premiers collages de Rauschenberg. Leur expressivité et leur lyrisme sont encore des qualités caractéristiques de l’art moderne, que l’on retrouve dans les œuvres du sculpteur suisse. L’accrochage simultané révèle ainsi cette affinité.

Suivent des œuvres datées de 1965 dans lesquelles le motif des rayures fait son apparition. D’abord délimitées au scotch, les rayures peintes sont remplacées dès 1966 par du tissu rayé, que Daniel Buren achète au marché. Des formes organiques viennent les recouvrir partiellement et créer un effet de profondeur. Des matières sensuelles persistent, telles que le papier d’argent. Un liseré blanc suit la forme du châssis. La marque de fabrique de Daniel Buren est sur le point de naître.
Ce n’est en effet qu’à partir de 1967 qu’il débarrassera définitivement le tissu rayé de toute forme évocatrice pour affirmer son «outil visuel»: les rayures blanches et de couleur, alternées et verticales, de 8,7 cm de large chacune.

L’un des mérites de l’exposition est d’éclairer la genèse du système Daniel Buren, depuis ses premières expérimentations jusqu’à la constitution de son langage propre. Il est étonnant de constater à quel point ses débuts sont aux antipodes de ce qui l’a fait reconnaître par la suite: d’un certain expressionnisme, il s’est progressivement détaché pour décliner un vocabulaire plus littéral et récurrent. Aujourd’hui, on connaît davantage son analyse déconstructive de la peinture, aux côtés du groupe BMPT (Buren, Mosset, Parmentier, Toroni) avec qui il expose au Salon de la Jeune Peinture à partir de janvier 1967.

Le dialogue entre les deux artistes met en exergue la transition qui s’opère au début des années 1960 sur la scène artistique internationale. D’une part, les maîtres de l’art moderne font l’objet de véritables consécrations: Giacometti reçoit le grand Prix de sculpture à la Biennale de Venise en 1962.
D’autre part, leur approche commence à être contestée par les jeunes artistes: la question de l’essence, si chère aux artistes modernes marqués par les deux guerres mondiales, se trouve reléguée au second plan au profit d’une pratique dépersonnalisée.

Alberto Giacometti incarne tout un contexte, qui se situe à son apogée mais entame son déclin. C’est pourquoi Daniel Buren, qui en est à la fois l’héritier et le fossoyeur, se tournera vers la jeune scène américaine. Il saura s’inspirer des démarches les plus radicales, comme celles des artistes minimalistes.

— Daniel Buren, Peinture et collage sur toile, avril-mai 1964. Acrylique, papiers collés colorés et mine de plomb sur toile de lin. 187,9 x 188,8 cm.
— Alberto Giacometti, Buste d’Annette IX, 1964. Bronze.
— Daniel Buren, Peinture émail sur toile de coton, juin 1965. Peinture émail sur toile de coton (drap de lit). 223.5 x 191 cm.
— Alberto Giacometti, Buste d’homme (Lotar II), vers 1964-1965. Bronze.
— Daniel Buren, Papier d’argent, oct. 1965. Collage de papier argent sur toile de coton (drap de lit). 218,5 x 190,5 cm.
— Alberto Giacometti, Buste d’homme (dit New York I), 1965. Bronze.
— Daniel Buren, Peinture aux formes variables, oct. 1965. Peinture sur toile de coton bayadère tissée, à rayures verticales, de largeurs différentes, vertes, roses, vertes, blanches, oranges, roses, vertes et blanches. 185,5 x 188,5 cm.

Publication à venir
Daniel Buren, Véronique Wiesinger, Bernard Blistène, Daniel Buren et Alberto Giacometti: Œuvres contemporaines 1964-1966, édition Kamel Mennour, Paris, juin 2010.