ART | EXPO

Nuit magique

20 Mar - 12 Juin 2011
Vernissage le 19 Mar 2011

Avec «Nuit magique» se joue une histoire d’apesanteur hallucinée en attente d’atterrissages potentiels. L’essentiel est au creux d’une nuit magique qui voit la naissance de sculptures.

Didier Marcel
Nuit magique

«Tout baigne» dans une ambiance lumière noire, dix champignons d’un blanc irradiant se perdent dans la longueur infinie du lieu, Sérignan est dans la place. Tout autant que sa fascinante forme générique et son aspect surnaturel, c’est sa croissance nocturne éclair, telle une apparition, qui nous occuperont. Mais paradoxalement, par une suite d’analogies le champignon aura mis vingt cinq années pour surgir au musée à Sérignan dans le projet «nuit magique».

Tout commence par une fixation en 1986 sur la lampe éditée par Artemide, Onfale Tavolo, réalisée en 1978 par Luciano Vitosi en verre soufflé opalin de Murano ourlé de cristal transparent. À défaut de l’acquérir, son souvenir obsédant donne lieu en 1990 à une petite pièce disparue depuis où un croquis bâclé de cet objet est imprimé en sérigraphie sur un moulage en plâtre d’un carton d’emballage laqué « carrosserie », couleur rose corail. Dans le registre des images, on croisera une première fois la neige en 2004, sans raison apparente, dans une série de deux posters éditée à cent exemplaires par la Salle de bain à Lyon.

Du graphisme minimal pour amateur à partir de deux photos à ranger dans la même catégorie puisqu’il s’agit sur l’une d’elles de superposer les traces des skieurs par des lignes de pointillés blancs. Sur l’autre d’une focale plus rapprochée, ce sont des petits cercles blancs redoublés par une ombre portée fragile qui sont apposés sur une vue d’un sol moutonné par une neige poudreuse.

Lorsqu’en 2005, la Fondation Ricard demande à Didier Marcel de créer un événement à double détente: l’inauguration du Bal Jaune et la Nuit Blanche, l’image du champignon s’incarne par surprise dans la structure gonflée, fragile et éphémère, emblématique d’un émerveillement où l’enveloppement du paysage, arrondi et adouci, permet de plonger dans une extase qu’il associe à d’autres. Celle de la neige, du toucher soyeux, duveteux, cotonneux, des sons de craquements et de crissements.

L’image, comme souvent dans la pratique de l’artiste, s’impose, éblouissante, instantanée, comme un flash, jusqu’à faire surgir du bitume et exploser sur la Place du Palais Royal une dizaine de champignons en plastique gonflable, signaux lumineux en même temps qu’éclairage public, annonçant l’ouverture de la soirée, invitant à prendre le chemin de la boîte de nuit.

L’humour dans ce projet confronte les deux termes, Palais Royal et champignon de Paris, l’un attirant l’autre, dans un processus iconoclaste et irrespectueux qui renvoie culture et patrimoine à un champignon commun, quasi domestique, adapté au milieu urbain.

Le gonflable est issu d’un autre projet (Maquette, 2004), d’une autre réponse à l’humour aussi virulent qui voit Didier Marcel installer des arbres gonflables, un paysage de camping, dans le parc d’une immense fondation de Taïwan, un type de Disneyland encombré de gigantesques sculptures monumentales. La seule parade possible sur le terrain est de détourner et d’adapter le savoir-faire de l’architecte en y plantant les arbres bien ordonnés qui garnissent les maquettes blanches cadrant le paysage à leur échelle.

Le souffle et l’air sont capturés et enfermés, grâce à des soudures étanches, sans bruit. Le halo de la lumière irradie ces énormes formes blanches joufflues, nommées aussi boules de neige. Ici les champignons, de l’espèce la plus cheap, prennent leurs quartiers d’hiver, recouverts d’un fin voile lacté, effet chic et raffiné, venant manger toute la lumière pour mieux la diffuser.

Tout en se pluggant telle une étrange famille de Télétubbies dispersée dans la nuit sidérale la sculpture fait basculer le lieu à son échelle jusqu’au vertige visuel produit à la fois par la sensation de domination à proximité des objets d’une hauteur de plus de deux mètres et par le flottement lié à la dispersion à travers les quarante mètres de longueur de la salle.

Là se joue une histoire d’apesanteur hallucinée, réservée au mode nuit, en attente d’autres atterrissages potentiels. Mais l’essentiel est ici, au creux d’une nuit magique qui voit la naissance pour la première fois de ces sculptures. Le night-club, déserté par la musique, est dépassé par la simplicité impeccable de la proposition, imperturbable. La lumière ne balise et ne balaye qu’une zone rythmée par cette partition ondulatoire d’un blanc immatériel, et au-delà des impacts tout reste sombre hors de portée sinon à développer les échos, les rêves et les fantasmes de toutes les projections paysagères possibles.