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Nowhere Anywhere

L’œuvre de Peter Klasen, liée à la réalité contemporaine, constitue par le regard aigu qu’il porte sur le monde un témoignage précis et significatif de notre environnement urbain et social. Cet ouvrage permet d’accéder pour la première fois à sa démarche face à une réalité urbaine prise sur le vif.

— Auteurs : Peter Klasen, Daniel Sibony
— Éditeur : Cercle d’Art, Paris
— Année : 2005
— Format : 25 x 33,5 cm
— Illustrations : couleurs
— Pages : 176
— Langues : français /anglais / allemand
— ISBN : 2-7022-0795-2
— Prix : 30 €

Présentation

Machinations érotiques

La photo c’est de l’écriture avec des ombres et des lumières – dont la couleur est une variante éclatée, une onde parmi d’autres. Mais l’artiste ajoute aussi l’ombre et la lumière qui l’habite, qui le tourmente, il l’apporte avec lui dans ce qu’on appelle son point de vue.

Ces points de vue de Klasen, ces photos, sont souvent des matériaux de son œuvre picturale, sur un mode original que nous préciserons. Ce sont donc des passages. Pourtant arrêtez-vous y, prenez le temps d’y réfléchir: de voir votre regard s’y réfléchir sur le sien, celui de l’artiste qui s’est posé en voyeur pour surprendre dans ces machines, wagons, essieux, camions, tuyaux et autres containers, un événement du corps, de son corps. Un événement pulsionnel, érotique qui nous concerne – du moins Klasen le prétend. Si c’est vrai, l’artiste aura atteint l’universel par la voie du plus singulier: celle où il a, dans ces objets lourdement «industriés», saisi les traces d’une quête de vie, la sienne, et d’une requête contre le monde – qu’il perçoit dans sa double face: menace contre la vie et pourtant ouverture ou promesse.

Il fallait du culot, du courage, car ces objets sont pour nous plutôt ingrats, banals, d’une autre génération. Mais c’est en eux que s’est générée une question de Klasen dans le monde où ils furent produits : quoi faire de «la» réalité, celle qui nous entoure? Comment y reconnaître son désir, comment inscrire ses obsessions dans sa texture implacable de métal? Dans ces photos, Klasen fait abstraction des corps (on n’en voit pas un), mais ce qu’il cherche dans le désert métallique, à travers bâches, manettes, volants, châssis, cordages et nœuds, ce sont les traces d’une jouissance et d’une détresse têtues – gravées dans ces «fabrications», dans ce faire par l’usage et le temps. Il veut retrouver le corps dans le décor qui l’évacue ou qui l’«absente».

Ces objets ont marqué son histoire, et c’est pourquoi il les fixe du regard, de l’objectif, comme s’il ne pouvait aborder le regard de ces machines que par celui d’une autre machine, son appareil. Il fouille donc du regard les entrailles métalliques du corps social – où naguère s’affairaient des personnes qui, depuis, se sont raréfiées: des ouvriers en bleu de chauffe qui laissaient là leur sueur, celle de leur corps à corps avec le fer et les machines. Sa visée est très claire: atteindre le vécu par l’objectal, l’inconscient par le réel, l’étrange par le banal, et toucher I’image de soi dans la machine.

(Texte publié avec l’aimable autorisation des éditions Cercle d’Art — Tous droits réservés)

Les auteurs
Peter Klasen, après des études à l’École Supérieure des Beaux-Arts de Berlin, s’installe à Paris en 1959. Il est un pionnier de la «Figuration Narrative».

Daniel Sibony, psychanaliste et écrivain, est docteur d’état en mathématique et en philosophie. Il est l’auteur d’une trentaine de livres dont Evènements I, II, III ; Les trois Monothéismes ; Entre-deux ; Le Peuple «psy» ; L’énigme antisémite.