ART | CRITIQUE

Nouvelles Œuvres

PPierre-Évariste Douaire
@14 Avr 2008

Un mariage, une noce gâchée, une révolution avortée, une aspiration écrasée, deux femmes, deux destins, deux vidéos pour retracer ces histoires découpées, hachées, mais qui livrent leur secret à la fin de la projection. Muettes mais volubiles Munis et Faezeh remontent le fil  de leur passé. Le contexte ? L’Iran en 1953, l’accession du Chah au pouvoir grâce à la CIA.

Les deux vidéos présentées s’inspirent du livre iranien, Women Without Men, de Shahrnush Parsipur. L’action se déroule en 1953. Le pays, après l’expérience et la découverte de la démocratie replonge dans la dictature, avec l’accession du Shah au pouvoir. Cette transition politique et sociétale est vue par deux femmes, deux destins. Le film d’animation Persepolis, avec une veine personnelle, arrivait à dresser l’éventail des vingt dernières années du pays des mollahs. Les parcours de Munis et Faezeh racontent l’avant Khomeiny et le coup d’état prémédité par les Britanniques et armé par la CIA.

Munis écoute la radio annonçant le coup d’État du Shah. Son mari lui interdit d’en écouter plus et arrache les fils du poste. La scène se passe dans le silence. La violence est condensée, feutrée. Nous sommes à Téhéran. Munis se retrouve sur le toit de la maison. Au milieu du ciel bleu et des nuages blancs. Les manifestants, défenseurs de la démocratie, se font entendre. Ils lèvent le poing et brandissent des slogans.
Une détonation retentit. Au sol un homme est mort. Son corps semble reposer sur la cour intérieure de la maison de Munis. Elle le rejoint en se jetant dans le vide. Dans sa chute, lentement, elle se retourne et se retrouve à ses côtés. Dos à terre, elle se pose comme une plume légère. Ensemble les deux corps dialoguent. Les nuages passent dans le ciel. Aucun trait des visages ne bouge.

Le putsch des militaires se déroule à quelques pas d’eux. Une clameur est perceptible. La parade se transforme en colonne militaire. La milice s’arme de manches de pioches et les hommes en noir dispersent sur la place les manifestants habillés en blanc. Munis est dans la foule. Elle se pose des questions sur son existence, sur sa vie, sa mort.
La dispersion de la manifestation pacifique balaie les aspirations de justice. Le portrait du leader démocratique est foulé aux pieds dans l’agitation. Celui du Shah le remplace. Il trône fièrement sur la jeep militaire paradant dans les rues. Suis-je morte ou suis-je vivante ? Répète-t-elle.
Après l’écrasement du soulèvement populaire, seule la mort semble être libératrice. Munis semble apaisée, elle se relève et se détache de l’homme mort à ses côtés. Elle s’en va.

L’histoire de Faezeh est aussi celle d’une femme seule, laissée à elle-même. Ici aussi la perte est un soulagement, une libération. Elle permet de répondre à une question précise. Laissée à l’entrée d’un portail rouillé, sur une route de campagne, à Kradj en 1953, Faezeh s’enfonce dans son passé et son destin, en parcourant une forêt transpercée de rayons de lumière et baignée de brouillard.
Le vent s’engouffre dans les branches et les feuillages bruissent. Cette mélopée l’attire autant qu’elle l’intrigue. La peur se précise au bout du chemin. Le chant d’une femme s’élève et guide les pas de la jeune femme vers une maison désertée. Les restes d’une noce sont encore visibles. Fleurs, fruits secs sur la table dressée. L’écho des préparatifs remonte à la mémoire de Faezeh et à la surface de l’écran.

«Où est ma robe bleue?» est la question que se pose la narratrice exploratrice de son propre passé. Les visages familiers préparent la future mariée, les femmes chantent, rient. Ils contrastent avec le drame qui se joue dans la forêt toute proche. Des hommes maintiennent à terre Faezeh, ils lui écartent les bras, lui relèvent la jupe et lui recouvrent le visage.

Ces deux histoires sont deux cheminements personnels. Au bout de la narration, la chute est inévitable. Ces deux enquêtes sont deux quêtes, deux recherches d’un passé qui met du temps à s’éclairer. Il faut attendre la fin des vidéos pour que le fil d’Ariane dévoile son mystère, pour que les flash-back successifs reforment le puzzle oublié. La mémoire défaillante, vacillante et fêlée se reconstitue peu à peu. Un à un les souvenirs-écrans tombent les uns après les autres. Le poids du passé se fissure pour laisser poindre la vérité, le drame.

La bande son est aussi étourdissante que discrète. C’est elle qui prend la parole. Les personnages se taisent. La voix off prend le relais. Un monologue intérieur décris les péripéties fragmentaires et oubliées. Laissées pour compte, laissées sur le carreau de leurs illusions, les deux héroïnes n’ont que leurs yeux pour pleurer.
Bâillonnées mais pas muettes, elles sont obligées de se perdre dans le labyrinthe de leurs souvenirs. Elles s’envolent et planent. Elles se voient en dehors d’elles-mêmes. Un doute les submerge durant les dix minutes que dure les projections. Elles courent derrière une vérité qui se dérobe. La tragédie est palpable dès le début des scènes. Le silence assourdissant les prive d’une parole libératrice. Elles sont laissées à elles-mêmes, livrées à leur destin domestique et politique.

Shirin Neshat
Faezeh & Amir Khan, 2008. Tirage couleur et encre. 177,8 x 223,5 cm.
Haji, 2008. Tirage couleur et encre. 152,4 x 101,6 cm
Munis & Revolutionary Man, 2008. Tirage couleur et encre. 124,5 x 230,6 cm
Zarhra #2, 2008. Tirage couleur.