DANSE | CRITIQUE

Nos solitudes

PSophie Grappin-Schmitt
@10 Nov 2010

A partir d’un dispositif scénographique très séduisant, Julie Nioche nous livre un solo délicat et onirique, qui s’étire parfois en longueurs mais laisse poindre ici et là des images impressionnantes.

Ils s’installent tous les deux tranquillement sur scène sans autre manière que celle, appliquée, qui consiste à préparer son matériel. Lui, le musicien, branche son instrument au système d’amplification sonore ; d’un même geste il anime l’objet inerte et le relie à l’espace que composent les enceintes disposées aux quatre coins de la scène.

Elle, la danseuse, fait presque la même chose. Mais elle est son propre instrument. En s’attachant les quatre membres et la taille à un système de poulies et de contrepoids, c’est son organisme même qui se voit amplifié, éclaté dans cet espace qu’occupent l’écheveau de câbles et de poids.

Deux conséquences à cette suspension: la possibilité de s’élever dans les airs, de proposer un déplacement vertical en prenant appui sur les contrepoids à l’aide des mains, des pieds et des hanches, et donc à n’importe quel niveau au dessus du sol ; l’enfermement du corps, qui semble autant englué dans cette sorte de toile que libéré de la pesanteur. Comme le suggère le titre de la pièce, le dispositif fait sens parce qu’il met en scène le paradoxe de la solitude, entre liberté et emprisonnement.
On s’émerveille d’abord de l’ingéniosité du système, et, comme l’interprète aux yeux mi-clos, on baigne dans une atmosphère onirique tandis que les boucles entêtantes du guitariste forment un tissu musical cotonneux.

Puis on remarque quelques aspérités dans l’installation. Des à-coups, pour se hisser en créant des prises, rompent la fluidité des mouvements et les rendent complexes voire inconfortables. La tête, laissée libre, semble peser des tonnes comparée au reste du corps. Elle l’entraîne dans des positions de plus en plus acrobatiques, où les membres sont étirés jusqu’aux limites articulaires, comme pour éprouver la résistance anatomique, la plasticité d’un corps manipulé comme un pantin.

Comme deux solitudes qui se rencontrent sans jamais se croiser, la musique composée de boucles autophages répond et enrichie cette danse en vase clos.

Enfin la dramaturgie s’accélère, les mouvements aussi, pleins d’une énergie nouvelle, d’une pulsion de vie qui fait éclater le dispositif. Les câbles lâchent les uns après les autres, les poids heurtent le sol en une forêt de filins. Julie Nioche se libère simplement de ses orthèses, et quitte la scène accompagnée de son musicien, comme une résolution apaisante.

Au-delà d’un dispositif fascinant mais sans doute limitatif, la chorégraphie de Julie Nioche dessine comme un second texte, une fiction de genèse.

— Conception, chorégraphie, interprétation: Julie Nioche
— Création musique, interprétation: Alexandre Meyer
— Scénographie: Virginie Mira
— Machinerie aérienne Haut + Court: Didier Alexandre et Gilles Fer
— Création et régie lumière: Gilles Gentner
— Regard extérieur: Barbara Manzetti
— Régie générale et régie plateau: Christian Le Moulinier
— Costumes: Anna Rizza