ART | CRITIQUE

Nos Rendez-vous (4)

PBarbara Le Maître
@01 Oct 2003

Exposition collective proposée pour la rentrée: un panorama de la variété des artistes et des grandes orientations qui font l’originalité des la galerie.

Variée, l’exposition collective proposée pour la rentrée par la galerie Michel Rein est susceptible de satisfaire tous les goûts: on choisira donc de la reparcourir selon le sien, en vertu d’une inclination immédiate, tout en reconnaissant qu’il y a là, pour l’œil comme pour l’esprit, beaucoup plus que ce que ces lignes ont choisi d’évoquer.

Soit un film très court, intitulé Sunny Boy et réalisé par Jean-Charles Hue au sein d’une communauté tzigane, quelque part dans les Balkans. Récit ramassé, intense, affolant, qui emprunte au rêve cette logique décousue en temps de veille mais tout à fait naturelle lorsqu’elle est éprouvée au sein d’états de conscience différents.
Il est d’abord question — une femme-enfant qui soliloque dans un fauteuil en tripotant un ruban rose nous l’apprend — d’un petit chien tombé dans la fosse aux cochons, et sans doute dévoré par ceux-ci.
On a cru voir plus tard, pêle-mêle, un paysage accidenté aux collines peuplées de broussailles…, un bras tendu au travers d’une grille vers un dehors inaccessible…, un homme qui marche le long d’une route, sous un soleil de plomb…, un morceau de lard grillé au fond d’une poêle…, un véhicule maculé de sang…, une gamelle pleine d’un liquide rouge sombre, dans laquelle s’agitent de petits filaments qui scintillent comme des étoiles… À la fin, le soleil est au zénith, l’homme sort un revolver et tire contre le ciel.

Il y a surtout la lumière, d’une blancheur écrasante. À partir de cette seule lumière, ou plutôt de la sensation d’aveuglement engendrée dès son apparition, un déclic se produit, des réminiscences affluent, en pagaille. Souvenirs, troubles, d’une autre blancheur violente, d’un autre soleil insupportable, d’un autre soliloque, d’un autre état de conscience en rupture, d’un autre prisonnier, d’un autre petit chien galeux, d’une autre giclée de sang… «C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. À cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant […] Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front […] Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil…»

Sunny Boy est pourtant tout sauf une adaptation de L’Etranger d’Albert Camus. Un terme manque, pour qualifier le rapport entre ces deux récits absolument parallèles. Pas la même histoire, de toute évidence, pas le même lieu, pas la même société, pas la même mécanique implacable, pas les mêmes motifs, etc.: le point de contact, la région de frottement entre le roman et l’œuvre filmique consiste exclusivement, pour reprendre les termes de Gilles Deleuze, en un «composé de sensations».
En d’autres termes, le réalisateur trouve, dans ce film admirable, des solutions pour reformuler, réactiver et diffuser les sensations nées sous la plume de l’écrivain. Mémoire d’une violence blanche: pas de cadavre, ici, et peut-être pas de meurtre, mais la chaleur, mais le rouge du sang, mais le bruit du tir, mais l’irradiation lumineuse.

Luca Vitone
Sound Paths, 2002. Série de 7 photos noir & blanc. 41 x 31,5 cm chacune.
Clio (guitare et chaise), 2003. Guitare, chaise, guirlandes électriques. 103 x 150 x 70 cm.
Claudia et Julia Müller
Gagner du temps (Eurobilder), 1998-2003. Dessin mural, peinture acrylique. 2,40 x 3,50 m.
Kerim Seiler
Réflexion (droite), 1999.Bois, acrylique. 66 x 85 x 110 cm.
Jimmie Durham
Anomalie, 2003. Technique mixte : acrylique, bois. 52 x 85 cm.
Une étude des étoiles, 2003. Technique mixte : acrylique, drapeau américain, capsules. 85 x 70,5 cm.
Donatella Spaziani
Self – photo – portrait, Paris, 2001. 3 photos couleur. 45 x 150 cm.
Berdaguer & Péjus
Junk utopie, 2003. Tirage lambda, contrecollage sur dibbon. 120 x 200 cm.
Etienne Bossut
Laocoon, 2003. Moulage en résine. 1,85 x 2,15 x 0,77 m.
Jean-Charles Hue
Sunny boy, 2003. DVD en boucle, 8’45.