DANSE

No Snow No Show

PEmmanuel Posnic
@28 Oct 2011

No Snow No Show signe la véritable entrée de Franck Scurti chez Michel Rein. Cette œuvre à tiroirs multiples, centrée sur le sens des objets n'est pas qu'une simple dérobade pop. Derrière l'ironie des situations, les analogies déconcertantes, il y a une œuvre inquiète, à l'écoute des soubresauts du monde.

Revenu d’une grande monographie au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, Franck Scurti s’installe pour cet automne chez Michel Rein. No Snow No Show marque sa première exposition personnelle dans la galerie et joue, d’une certaine manière, les prolongations de la manifestation alsacienne. Sans bien entendu en réitérer le parcours, Franck Scurti reprend quelques pièces récentes créées et montrées là-bas.
Peu d’œuvres mais toutes choisies pour leur impact immédiat. Sculptures, œuvres graphiques, on retrouve l’ironie mordante de l’artiste, son génie du raccourci, sa capacité à coller aux controverses qui agitent la géopolitique internationale et à traquer les objets les plus familiers.

«Comment cela vient-il à être?» analyse-t-il. Cette interrogation des origines est la clé d’entrée du travail de Franck Scurti. Car elle en induit d’autres, tout aussi fondatrices: comment l’objet parvient-il à s’extirper de sa simple matérialité? Quelle est la part du fortuit dans cette mue?
Franck Scurti aime donner une âme à ses objets. Une histoire, une analogie, un hasard les portent devant nous. Ce qui l’intéresse, c’est ce cheminement qui va déterminer la signification de l’œuvre. Entre jeux polysémiques et quête de sens, le poète Francis Ponge voisine en permanence avec lui, dans la précision de ses pièces comme dans celle de ses mots.

Une poétique du quotidien doublée d’une vigilance citoyenne. Bien que son travail ne soit pas à proprement parler «politique» ou «engagé», et encore moins moraliste, il tend pourtant l’oreille aux soubresauts de la société.
Société de consommation, Franck Scurti porte toujours l’étiquette de l’artiste post-pop sans que celle-ci lui sied véritablement, qui transparaît ici dans l’utilisation quasi systématique de l’objet manufacturé: la boîte de conserve, la fermeture à zip, l’allumette grillée, la paire de chaussures. Tout un peuple de la banalité, réel ou reproduit qu’il «re-matérialise» en y adjoignant une nouvelle expérience. Au rythme de ses intuitions, elles-mêmes irriguées par sa curiosité au monde.

Dans l’exposition, les fermetures à zip ou fermeture Eclair dessinent les volutes d’un champignon nucléaire (Gorgone, 2011), les allumettes calcinées tapissent cyniquement le dessin d’un arbre généalogique, le grattoir faisant office, lui, de cartouches réservées aux noms des aïeux (Family Tree, 2011).
Plus loin, un tapis afghan incrusté de motifs guerriers se voit doublement troué, comme marqué d’abord par l’impact d’un missile qu’on imagine, ensuite, avoir ricoché sur la vitre de protection (War Rug II, 2011).

La société donc, mais dans sa version chaotique. Si l’œuvre de Franck Scurti déborde vers le burlesque, elle peut aussi se montrer inquiète, et parfois incrédule face à ce qu’elle tente de questionner. Comme l’atteste cette peau de serpent recouvrant les continents pour peut-être anticiper les mutations à venir (Snake Skin Map III, 2010). Et la même peau, dangereuse et attirante, ceinturant une série de canettes pour cette fois peut-être attester d’une mondialisation prompte à assujettir nos besoins élémentaires, entre soumission et répulsion (Pharmacie, 2011).

Avec Franck Scurti, on navigue sur plusieurs eaux. En disciple de la pensée dada des Tzara, Picabia ou Haussmann, sur des eaux partagées entre subversion et désenchantement, analogie visuelle et conceptuelle, sujets à taille réelle, réduite ou surdimensionnée. A l’image également d’un style qu’il a volontairement mis de côté pour lui préférer une attention exclusive portée aux objets. Ces derniers représentant encore le moyen le plus court, selon lui, pour défier le monde économique, les repères géopolitiques, les figures de l’autorité et de l’austérité.

Oeuvres
— Franck Scurti, Pharmacie, 2011. Six canettes, peau de serpent sous plexiglas. Canettes: 11,5 x 5,5 cm (chaque); plexiglas : 44 x 44 x 0,5 cm
— Franck Scurti, Snake Skin Map III, 2010. Peau de python sur papier. 68 x 87 cm
— Franck Scurti, Souad Boxes 1, 2011. Boîtes de colorant au henné, peinture à l’huile. 72,5 x 51 cm
— Franck Scurti, War Rug II, 2011. Tapis afghan, plexiglas sablé monté sur plaque métallique, 229,5 x 148 cm
— Franck Scurti, Tomato Crash, 2011. Boîte de conserve rouillée et verre feuilleté coloré. 20 x 20 cm
— Franck Scurti, La Marche de l’ivrogne, 2011. Chaussures et billes de verre
— Franck Scurti, Family Tree, 2011. Allumettes, étui.
— Franck Scurti, Gorgone, 2011. Fermeture Zip à glissière.