ART | CRITIQUE

No Family Life

PMarie-Ange de Montesquieu
@07 Mar 2011

«Non» à la vie confortable, et aux espaces aseptisés, sécurisés: Claire Fontaine s’enflamme ici contre une société qui empêche l’homme d’être, d’exister, de s’épanouir librement. L’artiste pointe l’hypocrisie du monde moderne et ses «corps-faits-marchandises». L’espace nous aurait-il oubliés? Pour Claire Fontaine c’est une évidence, nous marchons dans un monde sans vie

Il plane comme une odeur de brulé à l’entrée de la galerie Air de Paris. Rien d’étonnant lorsque le regard s’arrête sur une carte de France en grande partie carbonisée, et sur les traces de brûlé qui atteignent même le plafond! La carte est recouverte d’allumettes fichées au mur: les unes sont a moitié consumées, les autres encore intactes ont échappé à l’incendie. Cette gigantesque forêt de brindilles inflammables semble faire écho à la fragilité politique du pays, «n’importe qui pouvant y mettre le feu».

La fraude comme moyen de survie. Plusieurs objets attirent l’attention sur les dangers d’une société libérale. La démocratie sème la convoitise: un aspirateur jaune se tenant à droite de la porte d’entrée suffit à nous le rappeler! L’appareil est relié à un compteur à gaz dont le relevé affiché recule jusqu’à ce que le chiffre zéro apparaisse. Ce qui permet d’effacer toute preuve de consommation!

La fraude est ici présentée comme un moyen légitime et vital pour tenter d’échapper au système économique actuel: une véritable machine meurtrière nous dit l’artiste, qui n’hésite pas à souligner la force du pouvoir politique, et financier.
Un coffre fort mural «money trap» a été perforé: le trou découpé dans la porte permet à une main de s’y glisser mais empêche un poing de s’emparer de son contenu. Si la convoitise est ici clairement représentée, sans doute l’artiste dévoile-t-il aussi la difficulté d’être assuré de bien placer ses épargnes.

Parmi les conséquences de cette suprématie de l’argent et de la possession matérielle: l’absence de l’homme, et l’oubli de l’enfant. Un aquarium repose sur une table à langer murale, en inox. Au premier coup d’œil impossible de comprendre qu’il s’agit d’une table à langer, le bocal rempli de moules d’eau douce venant brouiller les pistes! Mais l’objet volontairement réutilisé comme simple support évoque aux yeux de l’artiste un monde aseptisé, privé d’enfants dans les lieux publics ou privés. Immobiles au fond de leur bocal, les coquillages fermés (sur eux-mêmes) n’évoquent-ils pas pour leur part cette vague de solitude hurlante à l’ère de la communication?
Cette solitude, on peut la ressentir en franchissant un épais rideau de porte en bambou. Un passage inquiétant pour celui qui le traverse puisqu’il est impossible de savoir où il mène! Cette zone sombre et bruyante perturbe et empêche de discerner ceux que l’on y croise!

Une fois ce corridor franchi, on accède à la seconde salle. Dans un coin, isolée, une poussette est recouverte d’une serviette de toilette sale intrigue: pourquoi? Cache-t-elle un bébé? ou bien quelques marchandises illégales? Car cette sculpture, négligemment disposée face au mur, suggère la pauvreté, la clandestinité qui sévit dans certaines grandes villes.

En réponse à l’exclusion, la répression, symbolisée ici par un bélier américain noir suspendu dans l’espace par huit câbles qu’il faut enjamber pour passer dans la salle suivante. Cet objet oppressant est un peu la matérialisation de l’épée de Damoclès de l’expulsion qui menace tous les foyers incapables de payer leur loyer ou de rembourser leurs prêts.

Dans la salle voisine, cinq cadres montrent des schémas à l’usage des forces de l’ordre et des officiers de sécurité privés. Dessinées en bleu-blanc-rouge, à la gouache, au feutre et au crayon de papier, ces peintures indiquent le cône d’action et le rayon de portée d’une arme à feu dans une pièce rectangulaire à deux entrées.
Les croquis varient selon les mouvements de deux individus qui y entreraient simultanément. A la fois géométriques et abstraits, les cinq peintures sont encadrées comme des œuvres d’art: sans doute Claire Fontaine a-t-elle eu l’intention d’insister sur la suprématie de la politique sécuritaire ambiante tant décriée par l’artiste, qui s’insurge ici contre l’enfer de la pauvreté, contre la brutalité de l’espace quadrillé par les forces de l’ordre.

«No life». Dans les deux dernières salles, Claire Fontaine interroge le visiteur sur la valeur de l’argent, et les méfaits de la surconsommation: trois sérigraphies représentent le portrait de Mao, utilisé par Warhol en 1972 . Sur chacun de ces portraits, des inscriptions ont été superposés: il s’agit de textes publiés dans le catalogue IKEA 2010 intitulé «We are all from Smalland». Ils ont été écrits à la peinture spray, un clin d’œil à la technique d’Andy Warhol, qui transformait les images les plus banales de la société de consommation en œuvres d’art. Deux de ces textes incitent à déduire une personnalité de l’aménagement et de la décoration de son intérieur. Clair Fontaine ose ainsi superposer à l’image de Mao des messages suggérant l’uniformisation des gouts. Simple provocation ? En réalité, cette association n’est peut-être pas si incohérente puisque qu’elle marie cette standardisation des gouts vendue par la célèbre boutique d’ameublement avec l’austérité et l’uniformité d’un Mao.

Conséquence de cette société de «corps faits-marchandises»: Pas de famille, pas de vie, assure Clair Fontaine. Un néon peint en blanc affiche et éclaire alternativement «no», «no family», «no life», «no family life». Tous ces messages aboutissent finalement à la même conclusion: si l’homme soigne son espace, l’espace oublie l’homme ou l’enfant comme le suggère ce manteau de bébé pendu à un poteau de rue. Ce couple d’objets, sorte d’épouvantail urbain, rappelle ainsi, comme l’indique son titre, l’enfant perdu ou absent de la société. Cette société qui, selon Claire Fontaine, ne permet pas une «vie ouverte, libre aventureuse et intéressante, mais plutôt une vie privée».

— Claire Fontaine, Recession Sculpture (GDF), 2011. Aspirateur Dyson, compteur de gaz français , détecteur de presence, tubes de cuivre et fixations
— Claire Fontaine, France (burnt/unburnt), 2011. Carte de France, allumettes fichées dans le mur. Dimensions variables
— Claire Fontaine, Money Trap, 2011. Coffre fort mural modifié. 42 x 28 x 19,5 cm
— Claire Fontaine, Untitled (Changing station), 2011. Table à langer murale en inox, aquarium, moules d’eau douce, 58,5 x 93,5 x 37,5 cm
— Claire Fontaine, Threshold, 2011. Passage constitué d’une série de rideaux de porte en bambou. Dimensions variables
— Claire Fontaine, Contrebande, 2011. Poussette et serviette de toilette. 100 x 50 x 150 cm
— Claire Fontaine, Untitled (suspended Battering Ram), 2011. Câbles et serres-câbles. Dimensions variables
— Claire Fontaine, Brand, 2011. Fer à marquer. L 64 cm, diam. 7 cm
— Claire Fontaine, Study for Tactical entry: regular square/ Rectangle Room with Two Entrances (x1) / Study for Tactical entry: regular square/ Rectangle Room with Two Entrances (*2), 2011. Ensemble de 5 cadres, gouache, pointe feutre et crayon sur papier. Cadres 36,2 x 53,7cm
— Claire Fontaine, Untitled (Lost), 2011. Poteau de rue modifié, manteau d’enfant. 84 x 40 x 33 cm
— Claire Fontaine, No Family Life, 2011. Néon peint en blanc, transformateur et séquenceur. 20 x 206 cm
— Claire Fontaine, We are all from Smalland (black) ; It’s the background that explains the foreground (black), People who know the value of money (Black), 2011. Peintures spray et sérigraphie sur toile sur chassis. Chacune 94 x 94 cm
— Claire Fontaine, Passe-partout (Year of the rabbit/13e), 2011. Hacksaw blades, keychains, hair-pins, lighter-torch, paper-clip, and element variable