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Night and Day

PSandrine Morsillo
@12 Jan 2008

Carole Benzaken puise ses sujets dans l’univers quotidien, dans les photographies de magazines, les images télévisuelles, ou dans ses propres photos et films. Sa peinture se tient au plus près des images en adoptant leurs codes : fondus, incrustations, zooms avant ou arrière.

Carole Benzaken a marqué la scène picturale des années 90 avec des tulipes. Le motif est simple et l’œuvre simplement picturale : saturation des couleurs, jeu de lumières, articulation d’aplats et de frottis. Elle puise ses sujets dans l’univers quotidien — bouteilles, cocottes minute, nounours, footballeurs, funérailles de Lady Diana, etc. — à partir de photographies de magazines, d’images télévisuelles, ou de ses propres photos et films. La peinture révèle l’emprise de l’image en se tenant au plus près d’elle. Non pas en ennemie de l’image, mais en adoptant ses codes : fondus, incrustations, zooms avant ou arrière.
La présence forte de la matérialité du médium acrylique et du travail pictural perceptible dans les coups de pinceaux abolit toute fidélité dans la représentation, et fait glisser toujours le sujet vers la peinture. Tantôt la touche, légère et rapide, produit un effet de brouillage de l’image ; tantôt la marque du geste affirme le pigment et fait ressurgir la dialectique entre le fond et la forme.

Cinq toiles sont présentées dans l’espace principal, certaines de dimensions importantes (285 x 285 cm), comme une sorte de rappel des grands formats des Expressionnistes abstraits américains. On reconnaît parfois un objet ou une scène, mais certaines formes ne renvoient à rien d’immédiatement identifiable. Des effets de grossissement transposent les motifs en taches de couleurs qui, elles-mêmes, évoquent la sensualité du geste pictural et brouillent l’image. Dans La Brea Night une myriade de cercles de différentes tailles renferment des portraits, des voitures, des scènes de rue. Plusieurs couches se superposent ; plans, lignes, points et passages de peinture font subir des distorsions aux choses, comme pour inviter le spectateur à les regarder d’un point de vue strictement pictural.

Les points de vue s’entrecroisent. D’abord, celui de l’artiste qui cadre avec son appareil photo ou sa camera les scènes de son quartier, le ghetto black-latino de Los Angeles; ensuite, ceux que produisent les changements d’échelles et les oscillation entre net et flou, comme pour faire le point.
Les différents plans de vision obligent d’ailleurs à déambuler devant les toiles pour saisir les sujets, imaginer les hors-champs, regarder les détails isolés, puis l’ensemble, éprouver la profondeur suggérée par des incrustations d’images dans le tableau. La multiplication des points de vue produit des tensions entre les images associées. L’espace du tableau est animé par l’incohérence des plans entre eux et par un décalage entre la gestualité spontanée et un resserrement pictural vers le sujet.
Carole Benzaken cherche à bousculer les habitudes en rythmant les surfaces et en déplaçant les scènes presque hors de la toile. Ce qui exige un mode perception particulier pour saisir le rythme de la composition.

Les trois toiles exposées dans le bureau sont mise à distance par la configuration du lieu, ce qui permet paradoxalement d’en saisir la forte présence picturale. Ainsi By Night se compose d’un rectangle monochrome noir : abîme, profondeur, mur, et aussi couche frontale de pigment que relèvent les couleurs d’une nuit étoilée de phares de voitures et de lumières clignotantes de la ville.

A partir de ses propres films Carole Benzaken cite, monte, déplace des images, les réorganise ; bref, elle les met à l’épreuve de la peinture. Entre les images d’une caméra portée à la main et celles des caméras de surveillance, le montage pictural construit une vision dessus-dessous, les plans glissant les uns sur les autres. Les couleurs hors limites se défont et se refont sous nos yeux, se détachent et s’avancent vers le regard.

Enfin, un écran vidéo diffuse en boucle un petit film d’une minute. Un plan fixe présente un objet flou (une basket) qui se balance sur un fil tandis qu’en arrière plan un avion net passe et repasse. Rappel de la tragédie du 11 septembre. La vidéo comme la peinture capte, répète et laisse du flou dans l’image.

Lire l’entretien de Laurent Le Bon avec l’artiste 

Carole Benzaken :
Entrée
David, 2002. Acrylique sur toile. 87 x 159 cm.

Salle d’exposition
Louis et Luis, 2002. Acrylique sur toile. 285 x 285 cm.
La Brea Night, 2002. Acrylique sur toile. 180 x 283 cm
Western, 2002. Acrylique sur toile. 285 x 285 cm.
West Blvd, 2002. Acrylique sur toile. 120 x 120 cm.
On my Roof, 1998-2000. Vidéo muette de 1 mn 30. Répétée en boucle.

Bureau
By Night, 2002. Acrylique sur toile. 205 x 280 cm.
Slauson, 2002. Acrylique sur toile. 123 x 286 cm.
Normandie, 2002. Acrylique sur papier marouflé sur toile. 50,5 x 65,5 cm.
Overhill, 2001. Acrylique sur papier marouflé sur toile. 50,5 x 65,5 cm.

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