DANSE | CRITIQUE

Ni vu, ni connu

PCéline Torrent
@23 Avr 2010

Pour Ni vu ni connu, son « dernier solo » dit-elle, Claudia Triozzi donne à la scène du Centre Pompidou les contours de son univers mental, la transformant en espace métamorphique traversé d’éclairs et de sons, d’images et de rythmes.

Pas d’ouverture de rideau. Ce qui se lève, c’est une lueur dans l’obscurité. Le seul rideau théâtral que l’on devine dans la pénombre, excentré côté cour, n’est qu’un décor de carton-pâte, un simulacre, dont on comprend qu’il sera le cadre déserté de ce spectacle inclassable qui, précisément, va se jouer « hors-cadre ».

C’est à l’autre bout de la scène, sur une estrade, qu’une silhouette, dos au public, se découpe sur les reflets dorés d’une sorte de grande flamme de métal. Ainsi débute la pièce, par un étrange pas-de-deux sonore entre la « tôle à voix » des frères Baschet et le chant de soprano de Claudia Triozzi, dont les vibrations se répercutent sur la sculpture en de profondes résonances métalliques, miroir vocal inversé de l’artiste, son premier double.

Car en fait de « solo », Claudia Triozzi ne sera jamais seule sur scène, comme on n’est jamais seul dans son monde intérieur. Si elle partage la scène avec deux autres artistes, entre l’ordinateur et l’orgue de Ann Dominique Merlet, et le « glass harp » de Roberto Tiso, ce sont surtout les propres dédoublements successifs de la chorégraphe qui font du plateau un espace saturé de présences.

Ni vue ni connue en effet, l’identité de la performeuse se cache, se faufile de masque en masque, de déguisement en déguisement, de mimique en mimique. Ou plutôt, cette identité se montre dans la multiplicité des personnages qui la constituent. Outre les nombreux changements de costumes, quittés et réenfilés par-dessus les collants résille, de la veste de majorette à la robe rouge de femme fatale en passant par la tunique bleutée de danseuse de cirque, il semblerait que le véritable véhicule de ces métamorphoses soit la voix elle-même, celle de Claudia Triozzi, devenue muscle, matière organique, sang infusé à ces multiples incarnations.

Des tremolos aigus s’élèvent dans les airs, et c’est la figure de la cantatrice lyrique qui nous apparaît dans un halo de lumière évoquant la sainteté. Un micro, une chute d’un ou deux octaves, un timbre rauque de crooneuse, et surgit une diva déchue, juchée jambes écartées sur un cube percé d’une « matraque » phallique en guise de podium. Entre ces épisodes chantés, la voix se décline en une succession de monologues insensés, de psalmodies incompréhensibles tantôt en français tantôt en italien, prétexte à une véritable chorégraphie buccale, faisant du visage lui-même un masque en constante transformation.
Notons que Claudia Triozzi semble aimer jouer du kitch dans ces divers rôles, exagérant à l’extrême ces personnages déjà tout en démesure, ce qui pourrait finir par agacer si l’on y décelait pas le charme de ces Femmes au bord de la crise de nerf à la Almodovar.

Et quand la bouche se tait, c’est le corps qui prend le relais, dans ce cri muet qu’est la danse, double silencieux de la performance vocale. Manipulant une marionnette, sa jumelle qui finira décapitée, Claudia Triozzi se transforme tout-à-coup elle-même en automate déréglé, en proie à une cruelle logorrhée corporelle, se contorsionnant en d’impudiques poses, répétées jusqu’à l’épuisement, succession de passages au sol durant lesquels le corps se cambre, se cabre, convulse presque, tandis que le visage accompagne le mouvement par de grotesques mimiques. Comme ne pouvant mieux s’exprimer que par l’entremise du double, Claudia Triozzi achèvera son « solo », enfermée cette fois-ci dans une poupée géante, poussant son ultime chansonnette de dessous une sorte de burka surmontée d’une grossière tête de bécassine. Cachée, et pourtant extraordinairement présente.

Dans Le Théâtre et son double, Artaud définissait le « théâtre de la cruauté » comme devant agir « sur nous à l’instar d’une thérapeutique de l’âme dont le passage ne se laissera plus oublier ». Face à ce télescopage de dédoublements, peut-être se sent-on nous aussi un peu le double de Claudia Triozzi, la caisse de résonance ultime de ses gestes vocaux qui par moments retiennent notre propre souffle, dès lors certes que l’on parvient à se laisser entraîner dans cet irrationnel, frénétique, excessif jeu de rôle. Sans être affecté peut-être jusqu’à l’âme, nous n’oublierons pas de sitôt ce solo kaléidoscopique, la danse et ses doubles.

— Conception générale et interprétation: Claudia Triozzi
— Création musicale: Michel Guillet, Fernando Villanueva et Claudia Triozzi
— Création lumière: Yannick Fouassier
— Réalisation costumes: Jutta Klingel
— Musicien Glass Harp: Roberto Tiso
— Orgue: Ann Dominique Merlet
— Réalisation marionnette: Thierry Evrard
— Son: Félix Perdreau
— Regard autour d’un mouvement dansé: Rémy Héritier