ART | CRITIQUE

Narcissa

PSarah Ihler-Meyer
@08 Mar 2010

Figure intemporelle, Narcisse n'en connait pas moins des périodes d'apogée. Si Julien Discrit, Angela Detanico et Rafael Laine l'assimilent à un temps immémorial, Suzanne Doppelt, la Société réaliste et Thu Van Tran en font l'emblème de la Renaissance et du monde contemporain.

Apparue pour la première fois dans la littérature antique, la figure de Narcisse, comme nombres de mythes grecs, correspond à une configuration psychique intemporelle. C’est ce que rappelle Looking for D. Julien de Julien Discrit. Cette photographie de tonalité sépia représente un rocher sur lequel sont inscrites à plusieurs reprises les initiales de l’artiste et des dates récentes. Le contraste entre l’aspect archaïque des écritures, dix-neuvièmiste de la photographie et les datations évoque le caractère transhistorique de Narcisse.

Inverse d’Angela Detanico et de Rafael Laine rejoint cette idée en proposant une synthèse visuelle du trouble narcissique. Des miroirs disposés en zig zag reflètent des textes illisibles: lus sur leur support d’origine ou sur les surfaces réfléchissantes, ils résistent à leur déchiffrement. Bien qu’une phrase émerge de-ci de-là, son abscondité scelle l’énigme de l’ensemble. Ici Narcisse se fait forteresse infranchissable, repliée sur elle-même de manière autistique.

Mais, si Narcisse est sans âge, certaines périodes sont plus favorables que d’autres à son épanouissement. Ainsi de la Renaissance qui, à travers l’humanisme et la philosophie néo-platonicienne, place l’homme au centre de l’univers, entre la terre et le ciel, le monde sublunaire et les Idées de Dieu. Durant cette même époque la notion d’individu comme entité autonome succède à une conception moniste du monde, selon laquelle l’homme n’existe qu’en tant que membre d’une communauté. Aussi la représentation perspectiviste, l’élaboration d’outils scientifiques pour paramétrer l’environnement sont autant de moyens que l’homme se donne pour se faire «maitre et possesseur» de la nature.

Au centre d’un univers qu’il domine par son intellect, l’homme de la Renaissance serait donc un Narcisse en puissance. C’est du moins ce que suggère l’œuvre de Suzanne Doppelt, Un homme est tombé de la Lune.
Au-dessus d’une loupe d’un autre âge, l’artiste a placé des cartes postales reproduisant des schémas et des instruments d’optique du XVIe siècle ainsi que des tableaux renaissants tels que Les Ambassadeurs d’Hans Holbein (1533) ou encore L’Autoportrait dans un miroir convexe du Parmesan (1524). Chacune de ces images est représentative de l’époque en ce qu’elle figure des individus entourés d’objets qui renvoient aux sciences humanistes: la musique (luth, flûtes, partition de cantiques), l’arithmétique (traité de Peter Apian, 1527), la géométrie et l’astronomie (globe terrestre, horloge solaire cylindrique).
A côté de ces cartes postales, une vidéo est accompagnée d’une bande son qui énumère les acquisitions de l’époque: «des instruments pour mesurer le ciel», «un solide qui définit les lois de la pesanteur», «formes exactes sur le cylindre», etc.
Exposé dans le cadre de «Narcissae», ce panorama des découvertes humanistes est chargé d’un potentiel narcissique. La compréhension et la maitrise du monde que s’assure l’homme de la Renaissance ne seraient que l’extension de sa nouvelle conscience de lui-même.

Ce rapprochement entre humanisme et narcissisme se retrouve dans le Dymaxion Palace de la Société réaliste, un simple polyèdre fabriqué à partir de la photographie d’une façade néoclassique. Rien de bien signifiant a priori, a moins de connaître le tableau d’Albrecht Dürer Mélancolie I (1514). Cette peinture, longuement discutée par des historiens d’art tels qu’Heinrich Wölfflin, représente un ange entouré d’instruments de mesure caractéristiques de la Renaissance parmi lesquels se trouve un polyèdre.

Avec L’Imaginaire ne cèdera pas/L’Intranquillité-Pessoa
de Thu Van Tran, Narcisse se déplace dans le temps pour venir se loger au coeur de notre époque. Il s’agit d’une photocopie de la couverture d’un livre de Fernando Pessoa, à moitié dissoute par de l’eau de javel. Axée sur le thème de l’identité disséminée, l’œuvre de cet écrivain portugais (1888-1935) trouve un écho important chez certains philosophes contemporains.
Ainsi selon Gilles Lipovestky, auteur de L’Ère du vide, l’époque contemporaine est celle qui, ayant libéré l’individu de toute contrainte hétéronome, produit des personnalités narcissiques instables et flottantes. Narcissiques parce qu’ils n’ont plus à faire qu’à eux-mêmes, les individus postmodernes sont par la même occasion livrés au doute et à l’incertitude existentiels.

Liste des œuvres
— Detanico/Laine, Inverse, 2007. Texte de Jacques Roubaud en inverse times. Douze modules, bois, miroir. Dimensions variables.
— Thu Van Tran, L’imaginaire ne cèdera pas/L’Intranquillité – Pessoa, 2009. Photocopie dissoute par l’eau de javel. 29,7 x 21 cm.
— Société réaliste, Dymaxion Palace, 2008. Impression numérique, noir et blanc. 94 x 48 cm déplié.
— Suzanne Doppelt, Un homme est tombé de la lune.
— Julien Discrit, Looking for D.Julien -Horse thief Canyon, 2009. Photographie couleur. 24 X 32 cm
— Marylene Negro, Eclisse, 2010. Video 16/9 couleur, son. 14’10’’

Bibliographie :
— Jacob Burckhardt, La Civilisation au temps de la Renaissance en Italie, Editions d’aujourd’hui, 1983.
— Elie Faure, L’Art médiéval, Gallimard, 1998.
— Gilles Lipovetsky, L’Ere du vide, Gallimard, 1989.
— Erwin Panofsky, Essais d’iconologie. Les thèmes humanistes dans l’art de la Renaissance, Gallimard, 2001.