ART | CRITIQUE

My Way

PEmmanuel Posnic
@12 Jan 2008

Dans les salles "primitives" de la galerie, l’exposition "My Way" rassemble cinq artistes issus de la même génération: François Curlet, Carsten Höller, Pierre Joseph, Philippe Parreno et Bruno Serralongue. Photographie, feuille imprimée, installation, sculpture.

La galerie Air de Paris inaugure un nouvel espace jouxtant l’ancien et profite de l’événement pour organiser deux expositions aux contours bien différents. Toutes les deux viennent pourtant alimenter la réflexion sur l’actualité du métier de galeriste.

La première exposition, celle prenant place dans les « anciens » locaux, dispense les leçons d’une exposition de galerie et répond dès lors aux attendus du genre. « My Way », tel est son titre, montre des artistes  » maison  » à travers des pièces autonomes, relativement isolées, sans chercher à jouer la carte de l’interaction. Les espaces sont étanches, photographie, sculptures et installations se partagent les salles sur la base d’un dispositif caractéristique : « My Way » ne cherche pas le discours, ni le métadiscours mais plutôt la valorisation de l’œuvre et de l’événement que constitue sa présence.

Dans les salles « primitives » de la galerie, l’exposition « My Way » imprime un autre rapport avec l’œuvre. Elle désigne le travail de cinq artistes issus de la même génération: François Curlet, Carsten Höller, Pierre Joseph, Philippe Parreno et Bruno Serralongue. Photographie, feuille imprimée, installation, sculpture, chacun s’illustre dans des registres très différents mais toujours dans des démarches plastiques très tranchées. L’œuvre met en avant sa parole, elle s’efface même parfois derrière le discours.

C’est le cas notamment pour la photographie de Bruno Serralongue, commentaire affiché de la situation politique en Inde en ce début de XXIe siècle au moment du Forum Social Mondial de Mumbaï. Condemn World Bank montre un homme assis dans la rue portant des fruits épinglés à sa chair et arborant une pancarte sur laquelle est précisée que sa souffrance ne peut égaler celles des agriculteurs de son pays victime des décisions des banques mondiales.

Les deux chaises de Carsten Höller déplacent également le champ du discours artistique. Mais cette fois-ci vers celui de la science. Une chaise pour l’homme, l’autre pour la femme et la possibilité pour tous les deux d’accélérer l’allongement de leur nez en actionnant un vibreur installé sous les aisselles : cette science évidemment très empirique présente des contours suffisamment flous pour pouvoir créer le trouble sur la véracité de la démonstration. L’essentiel encore une fois est moins dans l’objet que dans le propos qu’il distille.

Propos surréalisant chez Höller que l’on retrouve également dans l’œuvre de François Curlet. Chez ce dernier, l’œuvre capte, dépouille et finalement détourne les paroles ou les images. Jumbo donne corps aux déclarations de Hugo Chavez concernant le poids économique excessif de Coca-Cola tandis que Make Up présente les champignons nucléaires dessinés à la façon d’un Goya en guise d’élément de régénération. Curlet opte à chaque fois pour la collision des messages et pour leur frontalité à la fois drôle et agressive.

Le travail de ces artistes se situe à l’intersection de l’oeuvre et du slogan, aux carrefours de l’art et de ses tentations. Quelles tentations ? Celles notamment d’investir et de régenter nos cadres de vie. Pierre Joseph fixe d’ailleurs cette intersection en annonçant les passerelles qui lie l’art et le mobilier, le féminin et le masculin (Intersection).

Le dernier mot revient à Philippe Parreno et à son Fade To Black : sa sérigraphie, réalisée à l’encre phosphorescente, montre une multitude de pingouins rassemblés et comme interloqués devant un énorme rocher de l’extrême côte argentine dégradé par des inscriptions blanches.
Mais les inscriptions, la brutalité de la confrontation et petit à petit l’image toute entière disparaissent à mesure que s’évanouit la réflexion de la lumière sur la surface phosphorescente. Epuisement de l’image, déliquescence du sens, faut-il voir dans l’œuvre de Parreno la métaphore de l’interventionnisme quelque peu vain de l’artiste ?

Lara Schnitger:
Beijing Bitch, 2002. Impression sur tissu, bois. 340 x 246 x 304 cm.

Carsten Höller :
The Pinocchio Effect, 1994-2000. Chaises, tablettes, dessins, vibrateurs, système électrique. 125 x 70 x 57 cm.

Bruno Serralongue :
Condemn World Bank, WSF Mumbai 2004-2004. Ilfochrome Classic, aluminium, cadre bois et verre. 127,5 x 158,5 cm.

Pierre Joseph :
Intersection, 2003 Prototype pour une étagère, laque sur MDF, deux éléments. 100 x 100 x 21 (chacun).

François Curlet :
Make Up, 2000. Gravure à la pointe sèche sur Arches, tampon et signature au dos. 49 x 58 cm (encadré).
Jumbo, 2003. Plastique. 70 x 15 x 15 cm.
Roulade au Curlet, 2003. Affiche à emporter.

Philippe Parreno :
— Fade To Black (Welcome to Reality Park), 2003. Sérigraphie à l’encre phosphorescente sur papier. 185 x 120 cm.