DANSE | CRITIQUE

My Space

PCéline Piettre
@30 Avr 2008

C’est un curieux mélange que nous servent Olivia Grandville et ses compagnons de fortune dans My Space. Résultat d’une alchimie mystérieuse entre le son et le geste, fusion furtive du vu et de l’audible.

Sur la scène, trois tables sont alignées dans un décor sobre et sombre. Olivia Grandville occupe celle du centre. Les deux autres, encombrées par du matériel informatique et acoustique (fils, ordinateurs, Web Cam…), sont l’univers des deux musiciens complices de la chorégraphe : Jérôme Noetinger et Tom Mays.

Les premières vibrations sonores retentissent. Olivia y répond par le déplacement de son corps. Sa main glisse sur la table, ses doigts en redessinent momentanément les contours. Ses bras brassent l’air, le modulent de leurs déplacements, l’entourent amoureusement dans une caresse ou le compressent pour le contenir dans un espace réduit. Ils s’élèvent, s’écrasent en piqué sur le plan horizontal, se rejoignent. Sa tête tombe, elle aussi, comme soumise à des pressions externes.

Fluides, ondulatoires, vibratoires, les mouvements ont un lien évident avec la musique, sans que l’on puisse identifier précisément leurs relations complexes. Ici, le geste semble être à l’origine d’une production sonore, certainement grâce à un système informatique de capture du mouvement, de lutherie informatique. Ailleurs, il fait simplement écho aux ondes, en direct ou en différé, matérialisant leur trajet dans l’espace, leurs sinusoïdes amples ou serrées, leur impact sur le milieu environnant.

Quoi qu’il en soit, le trio nous maintient dans la douce illusion d’assister à la naissance du son, subitement incarné devant nos yeux. Par la danse d’Olivia, la musique prend corps, aspire à une plasticité nouvelle. On prend tout à la fois conscience de l’air qui nous entoure, du vide apparent — car l’air n’est pas du vide — que des géographies (fantasmées) du son, topographies et géométries mouvantes en trois dimensions.

Avec Olivia, l’air est matière, il se façonne. On pense même à certains exercices de Tai-chi-chuan qui donnent à l’exécutant l’impression de manipuler une sphère invisible, une boule de gaz, d’énergie pure. Et le son, lui, fait entendre ses propriétés mécaniques. Il frotte, frappe, rampe, gratte, se gargarise. Les musiciens le pousse à ses extrêmes, nous plonge dans les mystères de l’infra et de l’ultra sonore, à l’orée du monde audible. Au fur et à mesure, le son est tellement dense, qu’il remplit littéralement l’air, contraignant la danseuse à l’immobilisme, abritée sous la table, partiellement protégée de la propagation sonore par ce corps solide.

Puis c’est le dernier round. Olivia Grandville se relève, se libère de la table et de ses possibilités sonores, prend place au centre de la scène. Dans une obscurité nuancée au sol par des lignes de lumière, qui se succèdent horizontalement, rythmant l’espace, elle se livre à une véritable transmutation de la matière, de la musique au geste, du mouvement au son. Et comme les alchimistes en leur temps, en quête de la pierre philosophale qui transformerait le plomb en or, elle semble investie d’une dimension spirituelle. Peut-être celle de la prise de conscience de l’aspect unitaire des choses. Avec un matériau principal, qui survit au silence : l’émotion.

Horaires : 20h30
Durée : 55 min
Tarifs : 10 € et 14 €

— Conception et interprétation : Olivia Grandville
— Musique :
Tom Mays, Jérôme Noetinger
— Lumières :
Sylvie Garot
— Scénographe
: Michel Jacquelin
— Construction table : La Manufacture
— Costumes : Corinne Petitpierre
— Assistante à la chorégraphie
: Annabelle Pulcini