PHOTO | CRITIQUE

Museum of Modern Art and Western Antiquities. Department of Light Recordings. Section IV: Lens Drawings

PFrançois Salmeron
@20 Juil 2013

«Lens Drawings» met en regard des appareils et des papiers de tirage «vintage» avec quelques œuvres photographiques contemporaines. L’enjeu consiste alors à interroger deux modes de production, l’un dit traditionnel et argentique, l’autre digital, et à considérer les valeurs historique et artistique que l’on serait tenté de leur prêter.

Cette exposition se présente comme le second volet d’un projet lancé par le commissaire Jens Hoffmann, qui avait précédemment proposé un premier musée fictif pensé autour de l’art contemporain et de ses définitions. Ainsi, «Lens Drawings» reprend la même idée en adoptant la scénographie d’un musée d’histoire, jouant sur le registre du «vintage» et du désuet.

En effet, «Lens Drawings» présente sous vitrines trente-cinq appareils photographiques provenant du Musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône, ainsi qu’une collection de boîtes de papier photographique périmé. Par là, Jens Hoffmann affirme avoir voulu montrer la photographie sous un angle historique, en mettant en avant la matérialité de ce médium, comme si les appareils dont on se servait autrefois étaient désormais «des artefacts issus d’une époque lointaine ou d’un contexte culturel différent», alors que la photographie deviendrait de plus en plus virtuelle à l’heure du numérique.

Nous retrouvons donc quelques uns des fleurons de l’industrie photographique, notamment les Leica II (1937) et Rolleiflex (1957) allemands, Leica étant reconnu pour offrir des modèles légers et robustes qu’affectionnaient particulièrement Henri Cartier-Bresson ou Robert Capra. L’évolution des appareils traduit une maniabilité accrue, allant dans le sens d’une démocratisation de la pratique photographique, pour aller vers les Polaroid, Pentax ou Kodak reflex numérique, désormais fabriqués aux Etats-Unis ou au Japon.
Parmi ces modèles devenus incontournables, nous rencontrons quelques perles d’originalité, par exemple avec un «appareil-stylo» (Stylophot, 1955), ou un appareil espion japonais dépassant à peine les 4 cm (Petal Camera, 1948).

En parallèle à ces appareils, révélant le pendant optique de la photographie, se trouvent exposées des boîtes de papier, rappelant ainsi le caractère chimique de celle-ci. Effectivement, toute image se forme sur un papier recouvert d’une couche photosensible, dont les légendes nous signalent d’ailleurs ici la date de péremption.

Ainsi, «Lens Drawings» veut porter notre attention sur l’aspect temporel et historique de la pratique photographique: les modèles d’appareil et les papiers changent, se périment, dépérissent ou deviennent hors d’usage, relégués au rang de curiosités et de reliques. Dès lors, Jens Hoffmann suggère que l’œuvre d’art ne peut être coupée du contexte industriel, technique, voire technologique, dans lequel la société où elle émerge se situe.

En réalité, Jens Hoffmann aurait souhaité exposer sous vitrines les appareils utilisés par les photographes contemporains qu’il aurait sélectionnés pour faire partie de son musée fictif. Devant l’impossibilité à les réunir — les photographes ne pouvant se séparer de leur appareil sous peine de ne plus pouvoir travailler avec leur matériel habituel —, seules les légendes nous indiquent avec quels outils les artistes ont produit leurs clichés.

Ainsi, la portée documentaire, sociale ou politique de l’œuvre, de même que la question de son rapport avec le réel, ne peuvent être séparées du travail formel portant sur les matériaux, la lumière et le rendu du tirage — celui-ci se décline d’ailleurs parfois en grand format, acquérant par là les dimensions de grandes toiles sur châssis.

Surtout, à travers un panel de quarante-cinq artistes, «Lens Drawings» a l’ambition de dresser un aperçu (certes non exhaustif) de la pratique photographique contemporaine et de ses démarches actuelles, mêlant couleur et noir et blanc dans une scénographie très serrée. Si la pratique documentaire, les paysages ou les portraits y ont une part importante, on remarque toutefois que la photographie tend également vers une certaine abstraction, notamment avec la Komposition 46 de Shirana Shahbazi, ou carrément vers la sculpture avec Josh Kolbo.

En effet, si la photographie est née en partie pour rendre compte de contrées lointaines, et de paysages nouveaux à l’époque coloniale, elle continue à s’intéresser à des paysages étonnants, comme avec Whirlwind Pantelleria Italy d’Armin Linke.
Néanmoins, la portée objective de la photographie, comme si elle était la pure émanation du réel, son empreinte même, est remise en question. Car si elle peut attester d’une réalité historique, notamment avec Patio civil, cementerio San Rafael, Malaga, October 6, 2009 représentant la découverte d’une fosse commune datant du franquisme, Luc Delahaye concède volontiers que toute approche photographique n’est qu’une «construction».

Dès lors, la photographie se présente davantage comme le parcours ou le regard d’un artiste explorant un espace, un pays, une ville, comme Lee Friedlander et Lothar Baumgarten photographiant les Etats-Unis au gré de leurs pérégrinations, ou Jean-Luc Moulène arpentant les alentours du village lotois de Fénatrigues, dont sa famille est originaire.

Pourtant, en choisissant de n’exposer qu’un seul tirage par photographe, «Lens Drawings» ne nous permet évidemment pas de saisir dans sa pleine mesure la démarche entreprise par chacun — à moins d’avoir déjà été familier de la série à laquelle le tirage participe.

En fait, «Lens Drawings» repose sur le postulat selon lequel la valeur artistique de la photo diminue aujourd’hui, du fait de sa démocratisation et de sa dématérialisation, car désormais, chacun prend des photos avec son téléphone portable. En présentant du matériel ancien et un ensemble très riche de tirages contemporains, «Lens Drawings» voudrait alors à la fois souligner la valeur historique du médium, et montrer que la production actuelle, en se fondant sur l’argentique ou en le mêlant au numérique, offre une grande variété de couleurs, formes, surfaces et matériaux. Il s’agirait alors non seulement de réfléchir à la démarche photographique dans son rapport au réel et sa prétendue objectivité, mais de s’interroger sur son statut même dans le champ de l’art.

Artistes exposés:

Lewis Baltz, Uta Barth, Lothar Baumgarten, Walead Beshty, Lucas Blalock, Mark Borthwick, Josh Brand, Jean-Marc Bustamante, Talia Chetrit, Anne Collier, Sarah Conaway, Luc Delahaye, Thomas Demand, Liz Deschenes, Rineke Dijkstra, Saul Fletcher, Lee Friedlander, Amy Granat, John Houck, Barbara Kasten, Annette Kelm, Josh Kolbo, Luisa Lambri, Elad Lassry, Leigh Ledare, Tim Lee, Jochen Lempert, Hanna Liden, Armin Linke, Sharon Lockhart, Jean-Luc Moulène, Catherine Opie, Eileen Quinlan, Alison Rossiter, Melanie Schiff, Collier Schorr, Bruno Serralongue, Shirana Shahbazi, Erin Shirreff, Stephen Shore, Alec Soth , Thomas Struth, Jeff Wall, James Welling, Chris Wiley.