DANSE | CRITIQUE

Muscle. 12/ …im linken Rückspiegel auf dem Parkplatz von Woolworth

PSophie Grappin
@22 Mai 2009

La soirée inaugurale des rencontres internationales chorégraphiques de Seine-St-Denis était placée sous le signe de la performance musicale : Muscle et 12/ …im linken Rückspiegel auf dem Parkplatz von Woolworth, deux spectacles différant aussi bien par l’ampleur des moyens mis en scène, que par le choix de problématiques bien distinctes … 

La représentation musicale, la « scène », ce dernier bastion lucratif de l’industrie du disque apparaît depuis quelques temps comme l’adjuvant obligatoire des créations chorégraphiques. Ainsi cette remarquable recrudescence de guitares électriques : Emio Greco, Maguy Marin, Mark Thompkins, Christian Rizzo … et d’autres encore, usent et parfois abusent de l’instrument si populaire.

Des concours de air guitar aux concerts fréquentés en masse, le fétiche rock a effectivement de quoi fasciner et inspirer les chorégraphes, tant il induit dans les corps de la posture, de l’imposture, du mouvement et de la grâce. Electrifié, l’interprète qui supporte la guitare ne se contente pas de jouer avec les sons, il fait corps avec l’instrument et déploie des trésors d’inventivité chorégraphique : ne dit-on pas de la guitare qu’elle est comme une femme ? Ne pourrait-elle pas s’y substituer, en un pas de deux teinté d’érotisme ?

Dans Muscle, il s’agirait plutôt de triolisme …  Richard Siegal, virtuose passé par Forsythe, rencontre Arto Lindsay, guitariste mythique et son instrument bleu azur. Par-delà le travail sur cette question essentielle, mais sans réponse, de la primauté entre musique et danse (est-ce le danseur qui crée du son, en frappant le sol, en laissant jaillir un souffle ou un cri, ou la musique qui entraîne les corps ?), Muscle glisse peu à peu vers un pas de trois littéralement catastrophique.
La danse de Richard Siegal, très marquée par le style Forsythe, agit comme un élément perturbateur lorsqu’elle rencontre le corps d’Arto Lindsay ou son instrument : gêné, le musicien charismatique perd ses appuis, son équilibre, ses lunettes, s’ouvre la lèvre… et achève la performance blessé ! Paradoxalement, l’échec de cette rencontre, la déception de n’avoir pas vu naître une nouvelle forme de danse ou de musique, s’avèrent hautement compensés par le plaisir incendiaire de voir tout un ouvrage s’effondrer ainsi qu’une idole faillir : il s’est indéniablement produit quelque chose ce soir-là.

A l’opposé de cette esthétique de l’entropie, la pièce de Va Wölfl se distingue par une maîtrise impeccable de chaque instant, de chaque geste effectué pendant les 90 minutes de la représentation.
La scène est entièrement occupée par des instruments, qui assignent à chacun des huit interprètes une place limitée, tandis que la partition les cordonne en un ballet mécanique conçu pour des automates. 12/ …im linken Rückspiegel auf dem Parkplatz von Woolworth s’apparente au premier abord à un horrible concert de pop-music : voix criardes, textes creux, pincements de nez pour chanter encore plus mal, guitares, claviers, consoles et destruction d’instruments classiques. Mais petit à petit, des décalages laissent entrevoir le play-back, des effets de désynchronisme accusent l’artifice, tandis qu’un rideau composé de squelettes fait écran avec la scène …

Vanité ? Critique du spectaculaire ? Intention politique (on perçoit par moment des flashs info concernant les guerres d’Irak et d’Afghanistan et les textes chantés deviennent contestataires, tel le final : « We don’t need freedom, we want money ! ») ? Le propos se brouille à mesure que la pièce avance, que les slogans s’accumulent en pléonasmes irritants : à vouloir être total, le spectacle pèche surtout par tautologie. Il perd en sentences explicatives toute la force de son dispositif implacable d’avatar chorégraphique, commentaire pourtant incisif des formes creuses du spectacle vivant.

Muscle
— Danse et chorégraphie : Richard Siegal
— Musique et composition : Arto Lindsay
— Scénographie et design sonore : Peter Zuspan et Arto Lindsay
— Dramaturgie : Christine Peters
— Lumières : Gilles Gentner

12/ …im linken Rückspiegel auf dem Parkplatz von Woolworth
— Chor(e)ographie : Va Wölfl
— Interprétation : Izaskun Abrego Olano, Armin Biermann, Alfonso Bordi, Jana Griess, Nicholas Mansfield, Senem Gökçe Ogultekin, Dr. Guido Orgs, Edgar Sandoval Díaz, Susanna Keye, Peter Bellinghausen, Stefan Fuss, Jürgen Grohnert, Thomas Schneider, Markus Stütz, Judith Wilhelm