DANSE | CRITIQUE

Müller Machines

PSmaranda Olcèse-Trifan
@31 Oct 2012

Wilfried Wendling (mise en scène et musique) s’entoure d’interprètes qui partagent une même radicalité pour porter à la scène trois textes rares de Heiner Müller, gardant intacte toute la force dramaturgique d’une écriture qui a marqué le XXe siècle. Les mots vibrent aux basses fréquences d’un instrument amplifié, les corps se jouent des lois de la gravité, la scène devient caisse de résonance d’un imaginaire chauffé à blanc.

Artiste en résidence à la Maison de la Poésie, Wilfried Wendling y avait déjà créé un projet hors-norme, Arkheion, à la lisière de l’installation multimédia, de la performance et du concert, théâtre sonore fascinant qui met en présence poètes et philosophes à partir d’archives audiovisuelles puisées dans les fonds de l’INA. Müller Machines conjugue toutes ces puissances dans un même espace-temps pour un spectacle total.

Compositeur et metteur en scène, Wilfried Wendling va à l’essentiel, s’empare des textes de Heiner Müller, Paysage sous surveillance, Nocturne et Libération de Prométhée, qu’il nous livre en tant que blocs d’émotion littéraire à l’état brut. Il se fraie un passage vers les rythmes souterrains qui, en deçà d’une métrique binaire, disent le bouillonnement de la vie, la circulation des morts, cette pulsation secrète, et électrisent les corps de ses interprètes.

La scénographie repose sur une idée simple, presque iconoclaste: une forêt de cordes parallèles descendent jusqu’au plateau. Au-delà de l’épure graphique, minimaliste, leur trame régulière recèle une insoupçonnable richesse visuelle: différentes strates de profondeur de champ s’en dégagent avant de retomber dans l’indétermination.
L’œil a du mal à faire la mise au point, la densité de la matière textuelle et sonore devient ainsi palpable. Sensible, vibratile, animée par des courants et mouvements vagues, jouant à la fois des transparences et de l’opacité, surface de projection vidéo à l’état primaire de flux de lumière, cette matière obstrue et dévoile les corps, leur donne des points d’accroche inattendus, permet des équilibres qui défient la gravité.
Elle déploie enfin, en réponse au magnifique texte de Heiner Müller, un paysage de la potentialité même avant la naissance des formes, capable d’accueillir les hypothèses les plus insensées à partir de cette description clinique et hallucinée d’une photo — un paysage sous surveillance, entre steppe et savane — support original d’une imagination qui déraille, permettant au doute d’engloutir le soleil, les nuages, le ciel, la silhouette d’une femme qui évolue dans les hauteurs et la masse opaque et chétive d’un homme qui se donne tout d’abord à la perception à travers une voix qui pourtant lui échappe.

La création musicale introduit une vaste respiration dans cet espace, le circonscrit aussi de par des frémissements inquiétants dans les enceintes autour de la salle, donne de la densité à cette voix amplifiée et caverneuse qui erre entre les cordes et s’y dépose comme un précipité hydrolytique.

Ce choix de la voix off est extrêmement déroutant. Il introduit une dérangeante impression de perte des repères, couve la possibilité inquiétante d’un clivage spatio-temporel. La situation se déréalise davantage. Sans cet attribut qui lui est propre, Denis Lavant évolue mal assuré, comme égaré dans la tessiture des cordes dans laquelle la danseuse aérienne Cécile Mont-Reynaud semble être dans son élément.
Cette voix off est travaillée par le metteur en scène et compositeur avec une grande acuité: elle plonge le deuxième texte dans une atmosphère hallucinée, elle donne le change, intime et reprend les répliques de l’interprète, avec son intonation implacable, elle le pousse vers le délire: troublant ce cri muet qui traverse le corps de Denis Lavant sans parvenir à être délivré alors que la voix off avance dans les profondeurs de Nocturne.

Une à une, tout comme les rideaux de cordes qui obstruaient la scène, les barrières tombent. Dans son tabernacle au cœur du dispositif scénique, Kasper T. Toeplitz, avec sa basse électrique jouée d’abord tout en retenue convoque Denis Lavant à un face-à-face bouleversant, véritable moment de poésie sonore.
Les deux interprètes ont déjà collaboré avec Wilfried Wendling: on se souvient notamment de la performance de Denis Lavant lors de l’édition 2011 du festival «La voix est libre» au théâtre des Bouffes du Nord. Kasper T. Toeplitz, musicien et compositeur singulier, est partie prenante de l’aventure de Kernel, ensemble contemporain de musique électronique produite en live qui regroupe Wendling et Eryck Abecassis. Une même radicalité les caractérise.

Denis Lavant va très loin dans une exploration des possibilités de la voix, cherche des sonorités et des timbres qui précédent la parole articulée, plonge dans le registre des grognements et ricanements régressifs, retrouve la puissance primaire du souffle, enchaine des incantations folles et des litanies sans nom, devient enfin ce cri et ce délire qui le consomment. La basse de Kasper T. Toeplitz l’attire vers ces zones dangereuses, dans les limbes de la démesure. Ses interventions sont d’une efficacité formidable : bouillonnement ultra-bas, tellurique, et montées en puissance redoutables préparent l’avènement d’un cri inhumain, qui laisse épuisé au sol le corps qu’il a traversé.

Le troisième acte s’apparente à un véritable tour de force. Denis Lavant est aux prises avec la Libération de Prométhée. Ses bras tour à tour crispés et flottants battent nerveusement l’air, entrainé dans des déséquilibres radicaux, parcouru par des tensions déchirantes, l’interprète donne une vision hallucinée du corps sans organes si cher à Antonin Artaud. Sa performance actualise l’entière puissance du texte de Heiner Müller.
Sens, odeurs, matières semblent déferler sur scène, mélangés à la sueur et à la bave du protagoniste. Avec Müller Machines Wilfried Wendling nous entraine dans une expérimentation essentielle, qui n’est pas sans rappeler les développements de Deleuze et Guattari dans L’Anti-Œdipe (1972), considérant le corps sans organes comme programme et expérimentation. Tout un essai pourrait être consacré aux résonances intimes entre cet agencement des machines désirantes et la conception du dramaturge allemand du mythe comme agrégat, une machine sur laquelle on peut brancher d’autres machines différentes. Musique, chorégraphie extrême et texte œuvrent conjointement pour une exploration sensorielle d’une richesse insoupçonnée.