ART | EXPO

Mots d’ordre mots de passe

18 Mai - 08 Juil 2005
Vernissage le 17 Mai 2005

L’art et la politique. Une exposition dont l’objectif est de confronter deux stratégies, politiques et artistiques : celle des mots d’ordre et celle des mots de passe. Une observation d’un certain regain de politisation de l’art pendant la dernière décennie. Une interrogation des conditions formelles de possibilité d’un art radicalement critique.

Danzig Baldayev, Sergeï Vasiliev, Davide Balula, Johan Bérard, Werner Büttner, Robert Filliou, Claire Fontaine, Raymond Hains, Dominique Laffin, Frédéric Lecomte, Claude Lévèque, Pascal Lièvre, Stéphane Magnin, Thierry Mouillé, Bruno Perramant, Erwin Posarnig et Divanova, Philippe Ramette, Alain Séchas, Gil J. Wolman, Young Hae Chang Heavy Industries
Mots d’ordre mots de passe

Cette exposition a pour objectif d’isoler et de confronter deux stratégies, en art comme en politique, celle des mots d’ordre et celle des mots de passe.
Il s’agira par là de questionner ce qu’on observe comme un certain regain de politisation de l’art pendant la dernière décennie. On ne propose pas pour autant une forme nouvelle d’art politique : l’exposition vise plutôt à interroger les conditions formelles de possibilité d’un art radicalement critique, d’un art qui, notamment, ne reproduise pas les structures existantes du pouvoir symbolique sous le prétexte d’émanciper de tout pouvoir…

«Mots d’ordre mots de passe» réunit autour de cette problématique des pièces d’un ensemble d’artistes, français et étrangers, travaillant sur tous les media et de générations variées.

Dans la société dite spectaculaire, les individus séparés par les formes de la représentation sont souvent reliés à une collectivité fantôme par des mots d’ordre qui fonctionnent comme autant de leurres suscitant la répulsion, la fascination ou l’étonnement.
Quel rapport entre la formule inscrite à l’entrée d’Auschwitz — Arbeit Macht Frei , écrite ici par une main d’enfant dans un néon de Claude Lévèque — et l’activité d’un camp de concentration ? Quel sens donnons-nous aujourd’hui au mot « Strike » qui s’échafaude en lettres géantes dans un néon du collectif Claire Fontaine : celui d’un coup, d’une proposition décorative, d’une grève ?

Derrière le décalage entre des mots d’ordre sortis de leur contexte ou détournés et l’action qu’ils étaient censés provoquer, nous voulons interroger la place de l’art dans la production de «séparation» entre les êtres, un thème qu’aborde en ouverture d’exposition un choix d’oeuvres du lettriste Gil J. Wolman, ce dernier offrant une alternative singulière et poétique aux côtés des stratégies situationnistes. Une pièce de Philippe Ramette rappelle que les mots d’ordre ne sont pas seulement de simples énoncés mais s’incarnent aussi dans des situations et des objets répressifs.

Cependant, l’exposition ne laisse pas le dernier mot aux mots d’ordre. Il est possible, comme l’ont suggéré autrefois Gilles Deleuze et Félix Guattari, de «transformer les compositions d’ordre en composantes de passage» et de parvenir à une forme d’expression créatrice générant d’autres agencements que ceux qu’induisent l’hypnose ou la mise au pas par les figures d’ordre.
Raymond Hains montre en acte les possibilités d’un tel art du mot de passe lorsque, filmé dans son lit, il poursuit inlassablement sa dérive entre les livres, les mots et ses œuvres. Les collages et les peintures de Werner Büttner, mêlant des propositions oniriques et utopiques ou critiquant la société contemporaine, les séquences de films détourées et remontées par Frédéric Lecomte ou les tatouages des prisonniers de l’ex-Union Soviétique répertoriés par Baldayev et Vasiliev, sont autant de surfaces de passages dont l’ambivalence permet de se glisser entre les barreaux de l’ordre institué. Avec des installations comme Le siège des idées de Robert Filliou, Le Banquet de Thierry Mouillé et Le monument à Jacques Lacan d’Alain Séchas, s’affiche aussi un art qui se joue de l’autorité des intellectuels et des artistes.
Loin des prises de distance ironiques dominantes dans l’art contemporain, les pièces de cette exposition utilisent donc sans complexe tous les matériaux historiques et théoriques disponibles. Ainsi est-ce entre les œuvres, plus qu’en chacune d’elle, que se construira la distinction esthétique et politique des figures du mot d’ordre et du mot de passe. Ce dialogue constitue collectivement une force critique et propositionnelle en mesure de nous projeter « dans des lieux pas nécessairement définis à l’avance », pour citer l’élément d’une toile de Bruno Perramant.

Commissaires
Cyril Jarton, né en 1968, est critique d’art. Il enseigne l’esthétique à l’école d’arts d’Avignon et il prépare un essai sur le jeu.
Laurent Jeanpierre, né en 1970, est sociologue, critique et professeur à l’école d’arts de la communauté d’agglomération d’Annecy. Il écrit sur les modalités de transformation du pouvoir et les conditions d’une pensée critique.