ART | CRITIQUE

Monochrome. Food Is an Abstraction, suite

PMarine Drouin
@12 Avr 2008

Un rosbif découpé en tranches, un jambon entier, une corbeille de fruits, une pièce montée ou encore une écrevisse ornée de feuilles de salade... le tout cousu de fil blanc. Aurélie Mathigot vous invite à la table de mets étranges, habillés ou créés de toute pièce et mêlant à vos yeux nourriture charnelle et textiles les plus délicats.

Douée des techniques du tricot, du crochet et de la broderie, Aurélie Mathigot utilise ses doigts de fée au service d’un recouvrement d’éléments de la réalité plus qu’à la création de nouveaux objets. Il semblerait que la jeune artiste plasticienne soit déjà assez troublée par leur présence pour en ajouter d’inédits.

Et pourtant, quoi de plus singulier que cette table suspendue au centre de la galerie Fraîch’attitude, garnie de mets communément disposés bien que non comestibles et uniformément vêtus de fil blanc ? Son titre, Extrêmités, nous invite à comparer l’une, occupée par un festin resté intact, à l’autre, couvert dressé dont le repas ne compte que quelques pilules tricotées de fils aux couleurs fluorescentes.

Hébergé par un lieu dédié à la vie des fruits et légumes, le travail de la tisseuse interroge tout autant notre rapport à la nourriture que celui qui nous lie au textile en tant que vêtement et comme activité de tissage. Se nourrir et se vêtir : le corps et les fruits en conversation avec leurs parures respectives.

Activité féminine et méthodique, le tricot désigne l’abstraction qu’est le passage du temps, mais au moyen d’une oralité signifiant son organicité première. L’araignée nous apprend la nécessité vitale de cette gestuelle laborieuse, et Aurélie Mathigot en retient la leçon de respiration : la surface obtenue est couvrante, mais perméable.
La porosité qui résulte de cette enveloppe imparfaite voit le monochrome échouer au contact des aliments, profitant à l’art du textile plus qu’à ceux de la table. L’artiste n’a pas voulu abstraire, mais taire l’apparence de ce qu’il y a de plus concret au sens propre : du latin con-credere, croître ensemble, le concret convient parfaitement aux  croissances végétale et organique des fruits et légumes d’une part, et du corps de l’autre.

Aussi l’habit blanc ne vient-il pas purifier l’obscénité charnelle des fruits, juste calmer l’hyperexcitation des sens, en couvrir la rumeur sans l’étouffer. Une fois le besoin vital, les significations pathologiques ou culturelles, l’idée même de nature et jusqu’aux cinq sens évincés, elle revient. Elle transpire de la peau artificielle fabriquée par les soins de l’artiste. En témoigne Around the world, sculpture verticale accrochée au mur de la galerie, agglomération de fruits recouverts de tricot. Le corps humain réapparaît sous les volumes excroissants que le tissu épouse et trahit, et la diversité naturelle de par les couleurs qu’il laisse transparaître.
A moins qu’elle n’apparaisse en tant qu’objet d’étude, on regrette que la série de quatre photographies imprimées sur canevas brodé de fil vienne souligner  le propos de l’artiste sur la nature morte, tant les trois sculptures présentent en soi de singulières vanités…

Sans présenter aucun objet, la plasticienne en raconte autant à leur sujet. A l’image de sa pièce Seule dans la montagne, je me suis piquée avec une ortie, branche suspendue à l’horizontale et tricotée de blanc, l’objet est une prothèse au service du vivant. Il protège et panse son rapport au monde. Cet écrin, chargé de récits et de sens, vient traduire la réalité dans une autre dimension.

Telle est la démarche d’Aurélie Mathigot pour chacune de ses pièces : associer une technique à des objets et des pratiques inappropriées afin de traduire leur présence complexe, multiplier et croiser les médiums afin d’interroger nos usages avec humour et sensibilité.

— Aurélie Mathigot, Food Is an Abstraction n°1, 2, 3 et 4, 2007. Photo imprimée sur canevas, broderie fils.
— Aurélie Mathigot, Extrêmités, 2007-2008. Crochet, tricot, techniques mixtes. Collaboration avec des ateliers de femmes du Brésil, de France et du Mexique.
— Aurélie Mathigot, Seule dans la montagne, je me suis piquée avec une ortie, 2007-2008. Techniques mixtes, crochet, tricot.
— Aurélie Mathigot, Around the World, 2007-2008. Crochet, tricot, techniques mixtes. Collaboration avec des ateliers de femmes du Brésil, de France et du Mexique.