ART | CRITIQUE

Monnaie de nécessité

PBertrand Dommergue
@04 Juin 2011

D'où vient l'abstraction? Où va-t-elle? Clément Rodzielski explore ces questions insolubles en produisant une peinture conceptuelle qui prélève, déplace et modifie des images sans qualités, aussi bien numériques qu'urbaines. Tout en laissant sa subjectivité affleurer.

A quoi bon ajouter des images au monde? Pour sa première exposition personnelle à la Douane — vaste «annexe» à la galerie Chantal Crousel, ouvert en octobre 2010 — Clément Rodzielski choisit de laisser l’espace vide. «Monnaie de nécessité», «exposition de crise» en même temps que mini-rétrospective, donne le change en misant tout sur un mur unique. Où l’artiste poursuit sa réflexion en empruntant ou en retouchant des images, tout en questionnant la possibilité de les voir encore.

Le wall painting de douze mètres de long sur lequel se superposent toutes les autres pièces de l’exposition constitue de fait un arrière-fond programmatique. Composé de quatre triangles monochromes se rejoignant au centre de l’image, il emprunte ses couleurs — bleu, marron, jaune et blanc — à celles dominant l’espace urbain depuis la fenêtre de l’appartement parisien de l’artiste. Ce «paysage urbain» parfaitement abstrait, figurant déjà sur le carton d’invitation au vernissage, fonctionne en tant qu’outil de communication, tout en dessinant le drapeau d’un pays imaginaire.

Quatre motifs grands formats sont disposés à intervalles réguliers sur ce fond quadrichrome. Il s’agit de fragments de peintures de façades parisiennes réalisées dans les années 1980-1990, dans le cadre de commandes publiques (près de la place de Clichy, dans les rues de Charonne, de Metz et d’Oberkampf).
Dans ces «morceaux choisis» abstraits, indéterminés, flottants, le visiteur a tout loisir de deviner des formes biomorphiques ou des fantômes d’objets usuels. Reproduits à l’identique à partir de photos, ces échantillons d’art urbain officiel, fonctionnent à rebours de la démarche des affichistes des années 1950.
Il ne s’agit pas de prélever dans l’espace public les affiches lacérées par des anonymes pour illustrer le passage du temps et célébrer un art collectif, aléatoire et anonyme, mais de donner à voir autrement, dans l’espace d’une galerie marchande, des éléments intacts de fresques murales commandés jadis à des peintres reconnus (Hervé Télémaque, par exemple).
Cet hommage qui opère par juxtaposition, en recomposant arbitrairement l’espace urbain, fonctionne à la fois comme teaser et comme best of: à partir de ces échantillons, le visiteur est invité à partir sur les traces de Clément Rodzielski, à refaire sa déambulation dans les rues de Paris, à la découverte de ces œuvres dans leur environnement «naturel».

Intercalées entre ces quatre motifs principaux, l’artiste revisite aussi certains des travaux datant de ses années de formation à l’École des beaux-arts. En l’occurrence, une série de onze compositions de petits formats, «augmentées».
Soit au départ, un fichier informatique prélevant automatiquement icônes, bannières et autres éléments graphiques, sur Internet. L’artiste en choisit certains, en tire des compositions géométriques qu’il imprime et contrecolle sur de l’aluminium. Pour l’exposition, il leur ajoute à la main de la peinture acrylique, de la peinture aérosol et/ou du feutre. Chacune de ces techniques vise à «contrarier», à sa manière, la géométrie en aplats trop nets des formes numériques imprimées.

Au feutre, Clément Rodzielski dessine des contours où se devinent des profils, des silhouettes, voire des personnages à part entière: ainsi de cette saynète qui donne à voir un personnage endormi au pied d’un palmier, un chat à ses côtés. La peinture acrylique, elle, s’attaque à la netteté des images numériques: chaque touche vise à «salir» la composition initiale. Quant à la bombe aérosol, typique du street art, elle produit des halos qui confèrent aux compositions une résonnance visuelle inédite.
Ce travail de recomposition qui réintroduit le geste, la spontanéité et l’intention participe d’un projet de «resubjectivation». Comment interpréter autrement les cas limites où l’artiste redonne une valeur d’usage à ces fausses esquisses, en leur imaginant un destinataire, soit par une adresse (« Joyeux anniversaire »), soit par l’ajout manuscrit du fragment d’un poème d’Emily Dickinson?

Une vidéo, elle aussi, réactive un de ses travaux d’étudiant. Alice’s Balloon Race donne à voir, par flashs de moins d’une seconde, ce qui ressemble d’abord à un tableau abstrait grand format.
Il s’agit en réalité d’une cimaise percée de larges trous réalisée à l’École des beaux-arts. Le visiteur suffisamment patient, après un fondu au noir assez long, bénéficie de l’ajout en voix off des commentaires de l’artiste. De la voix pâteuse de celui qui peine à se réveiller, cadrant un bout d’atelier sans qualité à hauteur de genou, il précise l’origine de son inspiration: un dessin animé de Walt Disney, où un chat tombé d’une montgolfière éclate en mille morceaux au sol. Clément Rodzielski ramasse donc les morceaux de ce cartoon trash, en fait une sculpture qui, médiatisée par la vidéo, a toutes les allures d’un tableau. Ou comment le processus de création multiplie les formats pour mieux brouiller les pistes.

Plus inattendu de la part de l’artiste, un de ses tableaux semble faire directement allusion à l’actualité. Untitled (10 x le drapeau Libyen) (1), presque au centre du wall painting, se présente sous la forme de rectangles verts qui, collés les uns sur les autres, ressembleraient à s’y méprendre à un arbre de Noël aux contours schématiques. Cette composition résulte d’une simple requête sur Internet: en tapant «drapeau libyen» dans Google Image, Clément Rodzielski tombe sur le drapeau monochrome de Kadhafi et obtient dix tonalités de vert différentes, aux formats variables. Refusant de choisir, il les prélève, les compose et les imprime. Par la mise en série dans des teintes variables d’un monochrome qu’il associe explicitement au drapeau d’un dictateur notoire en passe d’être déchu, il livre avec panache et facétie sa vision, du genre par excellence, de l’abstraction radicale. Accédant ainsi à l’absolue impureté du medium.

Aussi vrai qu’une «monnaie de nécessité» est un moyen de paiement de substitution émis dans une situation de crise, le travail de Clément Rodzielski emprunte un chemin de traverse fort éloigné de la séduction racoleuse de l’imagerie contemporaine. En puisant son inspiration aussi bien sur Internet, dans la rue que dans ses travaux antérieurs, l’artiste confronte son approche conceptuelle de l’abstraction aux «réalités» sociales, politiques et individuelles.
Pour mieux donner à voir leur contingence et leur précarité. Mais surtout, pour réaffirmer une conception singulière de la peinture, et plus largement des images : des signes capables de documenter plastiquement un processus.

Œuvres
— Clément Rodzielski, Untitled, 2011. Feutre, peinture acrylique, peinture aérosol et impression jet d’encre contrecollée sur aluminium. 11 pièces sur une série de 18. 29, 7 x 21 cm chacune
— Clément Rodzielski, Untitled (10 x le drapeau Libyen) (1), 2011. Impression jet d’encre contrecollée sur aluminium.113 x 80 cm
— Clément Rodzielski, Untitled, 2011. Peinture murale. Dimensions variables. Série de 4
— Clément Rodzielski, Untitled, 2011. Peinture murale en quadrichromie. Dimensions variables
— Clément Rodzielski, Untitled (Alice’s Balloon Race), 2011. Vidéo. 12mn31s.