ART | CRITIQUE

Mona Hatoum

PJulia Peker
@08 Fév 2008

Les itinéraires d’exil laissent derrière eux un profond sillage creusé par l’absence et le souvenir, traçant sur la carte du monde l’indélébile empreinte du temps. Mona Hatoum a plié dans ses bagages l’univers libanais de son enfance. Ce monde qu’elle n’habite plus, c’est lui qui l’habite désormais, comme s’il l’empêchait de poser tout à fait ses valises.

Les départs d’exil sont ceux dont on ne revient pas. La surface du monde se ponctue de traces et d’empreintes, la réalité familière se creuse d’une disparition obsédante. Mona Hatoum a quitté le Liban pour partir vivre à Londres en 1975 : elle laisse derrière elle le territoire de son enfance, emportant des valises impossibles à ranger, où elle puise la matière de son œuvre.

Emblématique de ce grand écart permanent d’un bout à l’autre des continents, de ce départ sans retour et de cette arrivée suspendue, Mobil Home est la grande installation de l’exposition, émouvante comme un secret d’enfant murmuré.
Tendus entre deux barrières de rue métalliques, des câbles à mi-hauteur font office de fils à linge de fortune. Un certain nombre d’objets familiers sont ainsi suspendus : poupées, valises, bureau d’écolier, mappemonde gonflable, jouets, torchons qui n’en finissent pas de sécher.
Tous ces objets, qui tapissent le quotidien de signes de reconnaissance, sont arrachés au foyer, et tendus sur le fil de la mémoire. Emportés par un lent mouvement de va-et-vient, ils glissent sans repos d’un point à l’autre, oscillant entre deux points d’attache sans parvenir à se fixer.

Déclinant inlassablement le motif du globe terrestre, Mona Hatoum cartographie l’absence d’un bout à l’autre du réel. Une série de travaux sur papier, Nuages, Frottages, Découpages, fait apparaître les contours d’un territoire informe, émergeant des limbes d’une nostalgie insistante. Sur des plateaux de nourriture en carton, elle suit les contours des taches de gras pour esquisser le surgissement de figures flottantes, nuages ou continents à la dérive.

Toutes les traces se mêlent et s’épousent dans le vaste cortège des disparitions. Vue de loin, la terre prend le visage cotonneux du ciel, et la distance dégage l’imagination des contours figés de la réalité, libérant des figures secrètes au revers de toute chose.
Grattant un fin papier de cire sur des éléments de cuisine, passoire, râpe, écumoir, Mona Hatoum prend l’ustensile à rebours de sa plate fonctionnalité, insuffle une présence cachée dans les moindres recoins de la trivialité.

Au milieu des jouets et des poupées, le motif de la guerre porte son ombre sur cette enfance d’une Palestinienne élevée à Beyrouth. Les grenades se mêlent aux boules de cristal, faisant une Nature Morte au sens propre. Dans une petite pièce sombre de la galerie, une lanterne tourne à vive allure, projetant la lumière étourdissante de cette Misbah : des soldats découpent leurs silhouettes dans l’espace, pointant leurs fusils à l’aveugle.

Mona Hatoum
Misbah, 2006 – 2007, Brass lantern, metal chain, light bulb and rotating motor electric. 56 x 32 x 28,5 cm
Nature morte aux grenades, 2006 – 2007. Crystal, mild steel & rubber. 95 x 208 x 70 cm
Jardin suspendu, 2008. Sacs de jute, terre, herbes. 131 x 90 x 315 cm
Untitled (cut-out 4), 2005. Tissue paper. 27 x 33,5 cm
Mobile Home, 2005. Furniture, household objects, suitcases, galvanized steel barriers, three electric motors & pulley system. 119 x 220 x 600 cm