ART | CRITIQUE

Mona Hatoum

PGalerie Dansk Mobelkunst
@20 Mar 2010

Mona Hatoum nous convie, à la galerie Chantal Crousel, dans un univers intime cousu de violence et de fragilité. Ses œuvres racontent avec poésie une guerre effrayante. En détournant les objets du quotidien de leurs fonctionnalités, elle nous amène vers d’inhabituelles associations et nous met face à l’étrangeté du familier.

Les œuvres de Mona Hatoum ont le goût d’un poème amer qui nous entraîne sur les chemins de sa mémoire. Artiste libano-palestinienne, elle puise son inspiration dans les résidus d’une guerre indélébile et dans le souvenir d’un bonheur perdu dans l’exil.
Que reste-t-il de Beyrouth après les bombardements, quelle image émerge après tout ce temps? Witness, une statue de porcelaine amputée et criblée de balles, martyrisée à son tour. Réplique de celle trônant place des Martyrs à Beyrouth, le temps a effacé son rôle original de commémoration des morts de 1916, elle est devenue aujourd’hui un témoin de la guerre civile.

Dans cette cartographie impossible de la souffrance et du souvenir 3D Cities se compose des cartes de trois villes meurtries: Beyrouth, Bagdad et Kaboul. Le papier entaillé en cratères et éruptions incarne ces villes bombardées puis reconstruites. Il témoigne en trois dimensions de la complexité de la vie qui continue de fourmiller dans les décombres.

Le travail de Mona Hatoum nous place dans une tension continuelle: entre la destruction et la construction, la vie et la mort, l’enfermement et la protection. Ces contradictions s’affrontent en puissance dans la pièce centrale de l’exposition: Impénétrable.
Un cube aérien, éthéré et léger de 3 mètres de côté flotte comme un fantôme massif. Il semble d’abord si fragile qu’un coup de vent le détruirait. Mais sa délicate apparence se révèle être un paysage de tiges rigides de barbelés. Il nous renvoie au symbole terrifiant de la guerre: est-ce une arme ou un bouclier? Va-t-il blesser ou protéger? L’émerveillement et le pouvoir magique de cette œuvre neutralisent un instant la peur qu’incarne cette forme.

Dans l’ombre menaçante de la guerre, Mona Hatoum recrée un univers familier d’une «inquiétante étrangeté». Le glissement opéré par les matériaux détournés fragilise la violence et paralyse la guerre, le temps de l’œuvre. Elle décline le thème des armes sur des objets qui se rebellent et rejettent leurs vieux noms.
Emprunté à son quotidien, le chapelet musulman de Worry Beads ne marque plus le chant des prières au rythme monotone des perles égrenées. Présenté dans des proportions effrayantes, les perles sont grossies à la taille de boulets de canons reliés entre eux par des chaînes de détenus. L’œuvre nous met en alerte, la série de bombardements évoqués a fait taire les prières.

A Bigger Splash
fait également entendre des explosions, celles de gouttes ou de bombes à l’instant ultime où elles touchent le sol. Mona Hatoum a matérialisé cette perte dans du verre rouge de Murano, matériau délicat qui fragilise la violence du choc.

Enfin, inspirées des couleurs vives de l’enfance, les reproductions de grenades en verre de Natura Morta évoquent aussi cet instant angoissant de l’arme prête à exploser. Précieuses comme des bijoux, attirantes comme des fruits défendus, ces symboles de mort sont désamorcés par la sensualité, l’éclat et la préciosité du matériau acidulé.

Cette exposition est un oxymore où le familier et l’étranger s’enchevêtrent, la peur cohabite avec le merveilleux, le danger avec la fragilité. Comme chaque naissance qui se passe dans la douleur, le travail de Mona Hatoum laisse germer l’espoir de la renaissance après la destruction.

Liste des œuvres
— Mona Hatoum, Impenetrable, 2009. Acier vernis noir, fil de pêche. 300 x 300 x 300 cm.
— Mona Hatoum, Hair Grids with Knots, 2006. Cheveux, laque. 30 x 20 cm.
— Mona Hatoum, Conversation Piece, 2009. 6 fauteuils d’époque, fil, perles de verre. Dimensions variables.
— Mona Hatoum, Natura Morta (Edwardian Inlaid Cabinet), 2010. Verre. 132 x 61 x 31 cm.
— Mona Hatoum, Worry Beads, 2009. Bronze patiné, acier doux. Dimensions variables.
— Mona Hatoum, Medal of Dishonor, 2008. Bronze. 9x65x65 mm.
— Mona Hatoum, 3-D Cities, 2008. Cartes imprimées, bois. 78 x 362 x 180 cm.
— Mona Hatoum, Routes V, 2008. Stylo et feutre sur cinq cartes. Dimensions variables.
— Mona Hatoum, A Bigger Splash, 2009. Verre de Murano, 6 éléments. Dimensions variables.
— Mona Hatoum, Witness, 2009. Porcelaine. 49 x 24,3 x 24,3 cm.

Publications
— Chiara Bertola, Mona Hatoum: Interior Landscape, Charta, Milan, 2009
— Andrew Renton, Mona Hatoum, White Cube/Jay Jopling, Londres, 2006.
— Mona Hatoum, Phaidon Press Limited, Londres, 1997.