ART | CRITIQUE

Mona Hatoum

PFrançois Salmeron
@07 Juil 2015

Cette rétrospective dédiée à Mona Hatoum, reconnue pour ses performances dans les années 1980, offre un très beau parcours, puissant et aéré, ponctué de quelques grandes installations. Son travail est surtout remarquable de par sa capacité à traduire des situations politiques souvent violentes et complexes avec une grande économie de moyens.

Cette rétrospective dédiée à Mona Hatoum, connue dans les années 1980 pour réaliser des performances assez extrêmes mettant à contribution son corps, à l’instar de Marina Abramovic ou Gina Pane, offre un très beau parcours, puissant et aéré, ponctué de quelques grandes installations comme Map (Clear), Hot Spot, Cellule ou Undercurrent (red). Car si l’artiste britannique d’origine libano-palestinienne est bien une pionnière du Body Art, elle effectue un tournant dans sa carrière à partir des années 1990 pour se spécialiser dans la création de sculptures, d’installations ou d’œuvres sur papier.

En guise d’introduction, la vidéo So much I want to say nous donne déjà quelques pistes fécondes quant au travail de l’artiste, comme un véritable manifeste ou une annonce du programme de l’exposition. D’une part, Mona Hatoum se représente ici en train de répéter inlassablement cette phrase donnant son titre à l’œuvre, la bouche barrée par des mains masculines. Revendication féministe, engagement politique contre la censure, volonté inébranlable d’affirmer sa parole et sa sensibilité: tels sont les enjeux que comporte ladite vidéo.

Mais d’autre part, le langage minimal qu’utilise l’artiste (radoter tout simplement le même propos) annonce ses procédés artistiques futurs, eux aussi réduits à un nombre restreint de matériaux, que l’on peut même parfois qualifier de «pauvres» (cheveux, poils, billes, fer, verre de Murano…). De plus, si l’on peut craindre qu’avec cette vidéo le propos de l’artiste se mette à tourner à vide, notre inquiétude se dissipe aussitôt, tant le travail de Mona Hatoum est sensible, pertinent, et même paradoxal, de par sa capacité à traduire des situations politiques violentes et complexes avec une grande économie de moyens.

Par exemple, Present Tense trace sur la surface de plus de deux mille savons les contours des frontières israélo-palestiniennes définies par les accords d’Oslo en 1993. Ces savons traditionnellement produits à Naplouse rappellent donc les savoir-faire ancestraux palestiniens, et constituent une carte des territoires envahis par Israël devant être restitués à la Palestine. Les tapis suspendus de Twelve Windows évoquent quant à eux la situation palestinienne et le tissage traditionnel menacé de disparition suite aux déplacements de population. Les câbles sur lesquels sont disposés les tissus entravent notre circulation, et rejouent à leur tour le morcellement du territoire palestinien.

Car l’œuvre de Mona Hatoum fait bien entendu écho à sa propre histoire, à ses propres origines, et aux souffrances nées de ses exils forcés. En effet, Mona Hatoum est issue d’une famille palestinienne réfugiée au Liban, et fut séparée de ses parents suite à la guerre civile, alors qu’elle se trouvait à Londres. D’ailleurs, dans + and –, un bras rotatif creuse puis efface aussitôt des sillons dans le sable, et annule par là même son action. Ce qu’une face fait, l’autre le défait aussitôt. On ne saurait qu’y voir une métaphore des rivalités politiques, des négociations de paix toujours avortées, et des guerres bipolaires qui ébranlent aussi bien le Moyen-Orient que l’ensemble de la planète.

Mais le travail de Mona Hatoum ne se cantonne pas à son histoire personnelle. Si la vidéo Measures of Distance montre le corps nu de sa mère émergeant d’une trame écrite (il s’agit de la correspondance Beyrouth/Londres entre Mona Hatoum et sa famille), le reste de l’exposition généralise la question des tensions et des traumas nés de situations politiques troubles. En ce sens, Mona Hatoum ne cesse d’évoquer des cartes et des mappemondes. L’immense et somptueuse Map (Clear) composée de billes transparentes, dessine le globe sur le sol du Centre Pompidou. A ceci près que les vibrations des pas des spectateurs sont susceptibles de déplacer peu à peu les billes, et de changer par là les contours du monde, comme pour mieux souligner l’instabilité intrinsèque de tout territoire et de toute frontière.

Non seulement les cartes mettent à jour les identités et les appartenances par lesquelles les hommes se définissent, mais à l’instar de Hot Spot et de ses néons rouges, elles tracent aussi des zones de dangers et de conflits – qui s’étendent toutefois ici à l’ensemble du globe, comme s’il s’agissait d’une menace écologique mondiale. Mona Hatoum découpe encore des cartes de villes en proie à des conflits récents, et inscrit au cœur même de leur plan des sortes de cratères d’obus, ou d’impacts de bombes aériennes.

L’artiste nous plonge également dans des lieux franchement inquiétants. Cube dessine une cage de fer forgé ou une geôle de torture. Quarters rappelle les lits superposés des camps ou des dortoirs carcéraux. L’installation Light Sentence suspend une ampoule entre des boxes grillagés, dont les ombres projetées sur les murs nous oppressent. Cellules emprisonne à nouveau des bulles organiques rouge vif, symboles de vie et de liberté. Impenetrable propose enfin un terrain hostile. En hommage aux œuvres cinétiques de Jesus Rafael Soto, Mona Hatoum construit ici un grand cube composé de fils barbelés – et non plus de tiges de résine parmi lesquelles le spectateur peut se mouvoir comme chez Soto.

Le territoire domestique, quant à lui, devient tout aussi étrange. Grater Divide présente une sorte de râpe géante, mimant un paravent, prête à nous découper en morceaux. Un cartel au début de l’exposition nous interdit d’ailleurs de toucher aux œuvres de Mona Hatoum, qui pourraient nous couper ou nous blesser. Home rejoue un intérieur de cuisine moderne où des ustensiles, reliés les uns aux autres par un câble électrique, produisent un grésillement angoissant. Silence et Incommunicado exposent chacun un berceau vide, désincarné, où la vie semble incapable de se déployer, de s’exprimer, de grandir. Sous ses allures d’armoire à pharmacie ou de simple cabinet de curiosités, Natura Morta abrite en réalité des grenades colorées en verre de Murano. La préciosité et la fragilité du matériau contraste donc étonnamment avec la nature des objets qu’il sculpte.

Mona Hatoum cartographie aussi son corps, et se livre à des explorations intrigantes, parfois dérangeantes, de sa propre personne et de son intimité. Corps étranger sonde par exemple les entrailles de l’artiste, comme dans une coloscopie. Cette vidéo, issue des premières performances de l’artiste, pose donc un regard scientifique sur le corps humain, en montre les moindres détails, et des méandres inattendus. A ce propos, Mona Hatoum réalise de nombreuses œuvres sur papier recyclant de la «matière humaine». Urine, cheveux, poils, ongles… Autant d’éléments rebutants, a priori, qui composent pourtant des œuvres fragiles, sensibles.

Impossible donc, de ne pas revenir sur quelques performances spectaculaires de l’artiste, réalisées dans les années 1980, et que l’exposition documente dans d’élégants panneaux noirs mêlant textes, notes, plans préparatoires et photos. Dans Roadworks, Mona Hatoum déambule dans Brixton, pieds nus, traînant une paire de Doc Martens derrière elle. Ces chaussures évoquent les équipements policiers et le style vestimentaire skinhead, alors que le quartier londonien vient de connaître des épisodes violents. Them and Us prend des allures d’action «coup de poing». Mona Hatoum, portant une cagoule et une salopette noire, rampe au milieu de gens attablés, en train de déjeuner. Puis elle étale de la peinture rouge sur une marche, avant de mettre le feu à un mur de journaux derrière lesquels sont inscrits des graffiti racistes. Over my dead body fustige encore les jeux de guerre, alors que Negotiating Table diffuse des infos sur la guerre civile libanaise et des discours de paix prononcés par des dirigeants occidentaux. Pendant ce temps, Mona Hatoum gît sur une table, enveloppée de viscères et de sang. Ce goût très cru pour la chair se retrouve d’ailleurs dans des séries photographiques représentant des étalages de viande, des poussins, des testicules de mouton ou des carcasses d’animaux.

Pour terminer sur une note plus légère, on décèle encore quelques clins d’œil au surréalisme ou à Magritte avec la Double tasse, le pubis de Jardin public (une touffe de poils est déposée sur une chaise), ou Van Gogh’s back qui explicitent tous deux cette obsession si particulière pour les cheveux ou la pilosité, que Mona Hatoum transforme même en perle ou en collier.