ÉDITOS

Mobile Art de Chanel, avec et contre l’art

PAndré Rouillé

Aux temps bénis de l’abondance, hier, la firme de luxe Chanel a lancé dans le monde de l’art un ovni — objet volant non identifié —, nommé Mobile Art, conçu par la très hype architecte internationale Zaha Hadid, à la demande du non moins chic, mondain et célèbre couturier Karl Lagerfeld.
La structure futuriste aux formes de soucoupe volante renfermant en son sein des œuvres de vingt artistes, nécessairement internationaux, s’est posée à Hong-Kong, Tokyo puis New York en octobre dernier. Il était prévu qu’elle fasse escale à Londres, Moscou et Paris. Mais il n’en sera rien. En raison de la crise, comme on dit désormais, la maison Chanel a suspendu son vol. La bulle a éclaté. Significativement

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Du Mobile Art, il ne reste plus qu’un site internet —  «Mobile Art. Chanel contemporary art container by Zaha Hadid» —, et sans doute quelque part entreposées les pièces détachées de la structure blanche aux formes somptueusement aérodynamiques.
Il reste également une expérience qui traduit à merveille la façon dont certaines firmes n’hésitent pas à utiliser l’art à leur profit: à l’instrumentaliser.

Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel, explique dans une vidéo de Figaro Madame que l’idée du Mobile Art est née de la nécessité, pour la marque, de lancer la première «opération d’image d’envergure» en faveur de l’emblématique sac dessiné par Coco Chanel en février 1955, afin de «donner un vrai message de créativité autour de ce sac».
Voilà pourquoi il a été décidé avec Karl Lagerfeld de demander à Zaha Hadid de concevoir un pavillon mobile, et à «une vingtaine d’artistes contemporains de croiser leur propre univers créatif avec, justement, les codes du sac».

Karl Lagerfeld a tenu à préciser le jour de l’inauguration à New York (20 oct.-09 nov. 2008) : «Je ne suis pas le commissaire de l’exposition. Je n’ai rien à voir avec ce qui est à l’intérieur. Je ne suis intéressé que par l’extérieur ainsi que par le fait que Zaha ait accepté cette idée».
Dans l’opération de valorisation symbolique du sac, les œuvres ont manifestement un rôle moindre que celui de l’architecture. La priorité donnée au bâtiment contre les œuvres apparaît de façon caricaturale dans le site internet officiel où aucune œuvre n’est présentée.

L’art du Mobile Art est ainsi frappé d’une totale invisibilité. Autant le bâtiment est amplement filmé en vidéo sous toutes les coutures, de jour et de nuit, pendant sa construction entouré d’équipes nombreuses dotées d’une imposante logistique de camions et de grues, lors de la «Party» à laquelle se presse une foule de célébrités, etc. Autant, à l’inverse, les œuvres n’apparaissent à aucun moment. Y compris dans la section «L’exposition», où les vingts artistes sélectionnés sont présentés chacun par une courte biographie et un portrait, mais sans aucune de leurs œuvres.
Comme si le  «conteneur d’art contemporain de Chanel» ne contenait pas d’art.  Comme si la communication avait à ce point absorbé et plié l’art à sa logique que les œuvres s’étaient évaporées ; comme si les noms seuls, celui d’«art contemporain» et ceux d’un panel d’artistes réputés, suffisaient pour «donner un vrai message de créativité autour» du produit.
Comme si, à la veille de la crise, le Mobile Art incarnait le paroxysme d’un double mouvement d’instrumentalisation et d’abolition des œuvres par la communication, le business, le people : une défaite de l’art.

Un art sans œuvres, en quelque sorte, non pas dans le sillage de l’Art conceptuel, non pas en tant que choix esthétique, mais comme l’effet du dispositif de communication Mobile Art.
L’invisibilité des œuvres sur le site internet Mobile Art contraste avec les longues et stéréotypées vidéos consacrées à chacune des villes d’accueil; elle contraste aussi avec la place accordée aux vernissages et aux inévitables stars et mannequins nécessairement éblouissants, minaudant sous les flashes des photographes et se trémoussant aux rythmes des DJs de la Party…

L’invisibilité des œuvres provient également de l’évidente réserve que Karl Lagerfeld manifeste vis-à-vis du «mix très populaire entre l’art et la mode, avec les problèmes, les complexes, que cela peut impliquer», et de son clair refus d’adosser l’événement au réseau des galeries : «Une galerie restera toujours une galerie. Rien d’excitant».

L’«excitant» réside en revanche dans la singularité mégalomaniaque de faire voyager non pas des œuvres, comme il est de coutume, mais ce qui ne voyage jamais: le bâtiment lui-même. C’est cette façon de faire événement pour transformer  Mobile Art en une «identité itinérante de grande taille», et de produire ainsi de la visibilité planétaire à la marque Chanel — avec et contre l’art.

Pour voir ces œuvres que décidément la communication de Chanel condamne à l’invisibilité totale, il faut donc quitter le site Mobile Art et consulter sur le site Figaro Madame une vidéo où Fabrice Bousteau — le commissaire — exprime un enthousiasme de commande. Après avoir insisté sur le caractère «totalement nouveau» de la réalisation  — «Ce n’est pas une exposition, c’est plutôt une expérience sensible» —, il s’émerveille de ce que les visiteurs sont invités à chausser un casque qui diffuse une musique aérienne, et «isole chacun dans son propre monde».
Sans apparemment saisir combien cette expérience sensible doublement coupée du monde et des autres — «On est dans une bulle», précise-t-il — ruine sa tentative de singulariser le Mobile Art par rapport au trop traditionnel dispositif du White Cube moderniste, qui conserve toutefois l’avantage d’être moins radicalement sourd et aveugle au monde que la «bulle» dorée de Chanel.
Quant à l’absence d’indications sur son choix des artistes et des œuvres, on s’abstiendra d’en déduire qu’il aurait succombé aux charmes de la subtile alternative «Excitant»/«Non excitant»…

En s’échouant contre la crise, cet ovni autiste au monde, qui évoluait dans les hautes sphères éthérées et narcissiques du luxe, de l’argent, de la frivolité et des désirs sans limites, pourrait bien sonner comme la fin d’un monde.

L’actuelle vente de la collection Pierre Bergé / Yves Saint-Laurent, patiemment et méticuleusement rassemblée au fil d’un demi-siècle de passion pour l’art, et d’empathie avec les œuvres, vient opportunément souligner, par différence, les grands traits de la posture de Chanel vis-à-vis de l’art.

Le temps long du rassemblement, pièce par pièce, de la collection Saint-Laurent/Bergé, a été celui de la passion et de l’attention, celui de la proximité de la vie avec les œuvres. Celui du respect, de l’émotion, de la création, de l’inspiration. Celui d’une certaine convergence entre l’art et la mode parfois directement perceptible dans les créations Saint-Laurent.
Tandis que le Mobile Art jette l’art et les œuvres sans égard, pas même celui de leur visibilité, dans une opération de communication et de business. L’instrumentalisation, l’indifférence, sinon le mépris, se cachent mal sous les éclats du luxe et l’exubérance du fric. Le lien d’inspiration et de création qui unissait l’art et la mode semble s’être distendu sous le coup du business et de la com’.

C’est cela qui vient de s’écrouler avec le Mobile Art. Faut-il le regretter ?

André Rouillé

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1. On peut se reporter au site officiel : Site Mobile Art Chanel
2. Site Le Figaro Madame: Le Figaro Madame
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