PHOTO | CRITIQUE

[Mission] Rue de la Gare.

Dans ses deux séries, Eric Bouttier aborde le territoire de la rue de la Gare comme un paysage qu’il reconstitue photographiquement. Apparaît alors une sorte de hors temps fictionnel, contemplatif, mettant à jour la lente réappropriation par la végétation de ce site en mutation constante, la reconstruction immuable dans l’imminente destruction.

Vaste friche industrielle, les entrepôts et les espaces limitrophes de la rue de la Gare constituent l’un des exemples de ruines modernes les plus révélateurs, lieux catalyses, représentatifs du paysage urbain, bâtiments industriels gorgés de mémoire, posés là, à la périphérie de la ville. Comment le temps s’empare-t-il de ces constructions humaines, emmurées dans l’attente de leur destruction imminente ?

C’est au travers du paysage, ou plutôt de ce qu’il peut rester du paysage, que s’est concentrée ma démarche : la survivance de la nature dans un territoire urbain.
Sous-jacente, car effectivement écrasée par les constructions industrielles, elle y est comme plongée en léthargie, silencieuse, surgissant en filigrane, par bribes, s’infiltrant dans les failles du sol ou des murs (les paysages miniatures); ou, au contraire, explosant en des lieux inattendus (la forêt), prête à réinvestir les ruines — le lent retour à l’ordre naturel, la construction éphémère dans la destruction latente.

C’est ce même temps de latence qui fait naître, sous la surface de l’ici et du maintenant, dans les fissures d’un lieu maintenu sur le fil ténu de l’entre-deux, cet état qui définit l’actuel territoire de la rue de la Gare, la possible existence d’un autre espace, alternatif, une échappatoire fictive.
Il s’agissait, non pas de rester dans une approche strictement documentaire (malgré la commande de départ qui trouvait sa nécessité dans une logique d’inventaire), mais de se diriger vers ce qui peut mener, au sein d’un territoire défini, vers un ailleurs fictif. Le paysage est ainsi apparu comme un espace possible à inventer, une surface de projection.

La première série, celle des paysages miniatures, est née d’une exploration de la rue de la Gare dans sa quasi-globalité, les prises de vues ayant été réalisées à différents endroits. Le paysage qui est mis à jour est comme réinventé, mis en scène par un protocole photographique prédéterminé (cadrage en plongée pour détruire les lignes de fuite et créer un espace flottant, perturbation des valeurs de l’échelle visuelle afin de créer une ambiguïté dans la perception globale). Le paysage devient ainsi fictif, comme posé en décor fictionnel.

Quant à la série sur la forêt, elle est le résultat d’une véritable rencontre, inattendue et inespérée, avec le lieu : en poussant la porte d’un vaste entrepôt plongé dans le noir, un paysage virtuose jaillit là où on ne l’attend plus, explosant violemment dans le maigre interstice laissé par l’organisation urbaine.
Ce micro-paysage entièrement reconstruit et autonome, évoque ce qu’Andrei Tarkovski a écrit à propos de la fameuse «zone» dans laquelle les héros de son film Stalker s’engouffrent : «La zone est peut-être un système très complexe de pièges… Je ne sais pas ce qui s’y passe en l’absence de l’homme, mais à peine arrive quelqu’un que tout se met en branle…».
Les mêmes sensations naissent en présence de cette forêt. Rien à y inventer ou à y mettre en scène : l’atmosphère y est telle que la fiction est déjà en place, latente, amorcée, comme un décor en attente d’être habité par des histoires empruntant ici ou là, tantôt au conte de fée, tantôt au film d’angoisse…

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