DESIGN

Mirror Travels In Neoliberalism

Pg_Vallois16JeanTinguely01bTroika
@07 Mar 2011

La violence de l'actualité contemporaine a toujours inspiré Sam Durant qui expose à la galerie Praz-Delavallade des slogans dialoguant les uns avec les autres. Ce travail manifestement conceptuel pointe les inégalités économiques et sociales, les failles d'un néo-libéralisme omnipotent, et implique le spectateur…

Sam Durant est un authentique artiste américain engagé, un artiste politique constamment fasciné par la société actuelle, sa mise en place et sa pérennité. Il en étudie les stéréotypes ou s’interroge sur les valeurs qui la constituent. Et naturellement, la culture américaine reste pour lui un parangon des défaillances et des dérèglements du système néo-libéral. Les œuvres, complexes et résolument conceptuelles, de l’exposition «Mirror Travels in Neoliberalism» se présentent sous la forme de six panneaux.

L’artiste y a posé à même les murs d’imposants miroirs collés sur des plaques de bois. Plus de deux mètres de long pour un premier miroir horizontal sur lequel est inscrit ce slogan Some People Do This For Fun. I’m Just a Cunt… (Certains font ça pour le plaisir. Je suis seulement une chatte). On imagine un graffiti que Samo (Basquiat) aurait pu faire. L’œuvre est une invitation à la réflexion et une création plastique. La typographie réalisée à l’aide d’un pochoir et d’une bombe de peinture orange est très énergique. Le texte semble juste arraché à un mur «taggé» de Brooklyn… tel un graffiti qui aurait eu un destin inattendu. Le slogan percute l’œil et l’esprit grâce au dynamisme de l’écriture qui suscite l’idée d’une spontanéité de pensée.

Cette recette, Sam Durant l’utilise pour chacun des panneaux de l’exposition dans laquelle il porte un regard oblique sur le monde. Différents thèmes sont abordés par le biais de slogans claquants et critiques, souvent ironiques, qui ressemblent à de la propagande.
L’origine des phrases n’est pas indiquée. Certaines sont célèbres, comme Crime is the Highest Form of Sensuality, qui a été largement scandée à la fin des années soixante lors de manifestations socialistes dénonçant la perversité des lois bourgeoises envers les classes défavorisées. Certaines sont tirées de paroles de chanson, comme Don’t See Me Only As I Am, But See Me How I Long To Be…

L’usage des slogans est fréquent chez les artistes engagés. On pense aussi à l’utopie des Situationnistes pour lesquels chacun est artiste. En employant des phrases anonymes dénichées sur des murs graffés, ou lues et entendues lors d’événements de toutes sortes, Sam Durant donne la parole à une population généralement absente de la sphère, souvent très élitiste, de l’art contemporain.

Sam Durant sait parfaitement faire résonner les œuvres entre elles. L’accrochage reprend cette autre idée des Situationnistes selon laquelle l’expérience de l’instant vécu est plus importante que la contemplation.
Chaque panneau-miroir réfléchissant d’autres panneaux, en se déplaçant on perçoit de nouvelle façon l’installation. L’exposition devient ainsi une œuvre en soi, un parcours intellectuel et plastique qui intègre le public. Les visiteurs contribuent à faire l’œuvre.

L’œuvre intitulée I Don’t Believe in Nothing, I Feel Like They Ought to Burn Down the World, Just Let it Burn Down, Baby est celle qui se réapproprie le mieux le procédé utilisé dans les années soixante par l’artiste minimal, théoricien du Land Art, Robert Smithson. C’est-à-dire l’exploitation du miroir par le miroir. Ce grand triptyque de plus de cinq mètres de long, composé de trois miroirs accolés et d’un graffiti noir pour texte, est la clé de voûte de l’accrochage. Il reflète toutes les œuvres. En lui les reflets convergent et le regardeur se voit impliqué de manière infinie. A sa droite I’m Your Best Friend / I Kill You For Nothing s’y reflète, et en celui-ci on lit le panneau If Read This Your Noting — et il en va de même des autres panneaux. Une parfaite mise en abîme.

Cette dernière œuvre est la plus énigmatique car la phrase, écrite à l’envers, ne peut-être lue correctement que grâce à cet autre miroir qui lui fait face. Le cogito ergo sum de Descartes trouve un nouvel écho dans If Read This Your Noting qui mêle les concepts d’ego et pensée. Mais la variante «J’écris donc je suis», résume bien mieux l’exposition.

Les œuvres sont minimalistes mais l’effet théâtral des miroirs complexifie l’ensemble. Aussi faut-il laisser le temps à ce kaleidoscope d’idées d’engloutir le visiteur, et aux slogans de dialoguer entre eux. Sam Durant transformer les regardeurs en «viveurs d’art» (Michel Onfray).

— Sam Durant, Some People Do This For Fun. I’m Just A Cunt…, 2010. Spray enamel on mirror, plywood.121.92 cm x 243.84 cm x 2.54 cm.
— Sam Durant, Don’t See Me Only As I Am, But See Me How I Long To Be…, 2010. Spray enamel on mirror, plywood. 121.92 cm x 241.3 cm x 2.54 cm.
— Sam Durant, Crime is the Highest Form of Sensuality, 2010. Spray enamel on mirror, plywood. 134.62 cm x 223.52 cm x 2.54 cm.
— Sam Durant, If Read This Your Noting, 2010. Spray enamel on mirror, plywood. 198.12 cm x 121.92 cm x 2.54 cm.
— Sam Durant, I Don’t Believe in Nothing, I Feel Like They Ought to Burn Down the World, Just Let it Burn Down, Baby, 2010. Spray enamel on mirror, plywood. Triptych, 152.4 cm x 533.4 cm x 2.54 cm.
— Sam Durant, I’m Your Best Friend / I Kill You For Nothing, 2010. Spray enamel on mirror, plywood. 121.92 cm x 199.39 cm x 2.54 cm.