PHOTO | CRITIQUE

Miroslav Tichý

PPaul Brannac
@28 Juil 2008

Dans l’œil du photographe, les femmes floues font naître de vagues formes. Les petits clichés gris cendre ont l’apparence modeste et banale des souvenirs balnéaires d’un aïeul familier, de ceux — mélancoliques — qui sommeillent encore au fond des malles oubliées. Et pourtant.

Pourtant les images captées par l’œil du photographe tchèque Miroslav Tichý il y a parfois un demi-siècle, advenues dans l’obscurité de ses appareils saugrenus aux objectifs de carton, montrent plus que les formes quotidiennes, intimes et publiques, de femmes anonymes. Chacune de ces prises de vue, rapprochée des autres, dessine un monde imprécis, une poétique brute dans laquelle l’œil s’égare. Nues, elles ont la grâce de l’instant suspendu, du fragment de réalité en équilibre, dont nos yeux patients attendent vainement la révélation de l’épreuve.

Miroslav Tichý admet l’accident, assume le défaut, reconnaît l’importance déterminante du hasard dans la définition de l’apparence du réel. Au Jeu de Paume à l’inverse, les clichés du photographe américain Richard Avedon (1er juil.-27 sept. 2008) témoignent de son obsession du portrait individuel. Ses noirs et blancs montrent chaque ride, soulignent chaque reflet du regard, on parcourt ses portraits comme d’authentiques «biographies dramatisées» (Baudelaire).

Pas d’individualisation chez Miroslav Tichý, pas de dramatisation, ni identité, ni repère, seulement des corps indéfinis. «Pour moi la femme est un motif» assure-t-il, un motif tant de fois répété qu’il en devient un univers autonome, hors du temps et de l’espace: «De l’abstraction sur racine de réalité» écrivait Matisse à propos de son propre processus de création. Ces photographies de motifs féminins, ces silhouettes ordinaires, sont un monde qui n’admet ni titre, ni datation, mais où chacun, cependant, reconnaît la femme, la passante.

Tandis que l’entour des photographies incarné de stylo bille se pique de traces rouilles, le papier gondole un peu, les rebords se cornent doucement, et l’humidité affleure aux angles de la femme. L’œuvre subit le temps qui bientôt l’effacera. C’est cette fragilité-là — préfigure de la disparition — dont notre œil s’émeut ; ce sont des formes de cette passante-là qu’il garde le souvenir.

Miroslav Tichý
Portrait de Miroslav Tichý par Roman Buxbaum, vers 1990.
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique collée sur carton,
crayon bleu. 19,8 x 11,8 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique collée sur carton, crayon et feutre. 21,7 x 15 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentiqe, carton, crayon, feutre et craie grasse. 19 x 14 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique. 18 x 11 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique. 19,3 x 10 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique collée sur carton, peinture et craie. 37,2 x 26,4 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique montée sur carton. 25,5 x 17 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique. 18,1 x 13 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique. 13,2 x 19,2 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique montée sur carton, crayon, peinture. 16,1 x 21,9 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique montée sur carton, crayon, peinture. 16,7 x 22,3 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique montée sur carton. 15,3 x 18,6 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique montée sur carton et plastique, crayon, peinture. 40 x 24,5 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique montée sur carton. 29,4 x 16,4 cm
Sans titre, s.d. Épreuve gélatino-argentique. 11,9 x 7,4 cm