DANSE | CRITIQUE

Miroku

PKatia Feltrin
@09 Nov 2009

Dans Miroku – nom donné à la dernière incarnation de Bouddha – Saburo Teshigawara affronte un environnement chromatique en perpétuel changement. Face à cette instabilité “météorologique”, son corps vacille, cherche son équilibre et le déjoue.

Le solo Miroku, qui porte le titre de l’ultime incarnation de Bouddha, semble renvoyer aux multiples états passagers qui doivent traverser le corps avant cette dernière mutation. Réceptacle de flux plus ou moins contradictoires, Saburo Teshigawara pulse ici une gamme impressionniste de modalités corporelles en relation avec un espace rectangulaire aux vibrations colorées, variables, faisant visuellement s’effondrer toute idée de cloisons, de frontières. Le chorégraphe japonais nous plonge dans un espace mental où “l’interprète existe dans l’espace comme des particules de vapeur ». Le décor évoque non seulement les environnements perceptuels lumineux de James Turell, mais aussi les toiles de Mark Rothko, composées de lignes vibrantes, de “champs colorés”.

Le danseur ressemble tantôt à un adorateur de la lumière, tantôt à un Saint Jean de la Croix en proie à la Nuit obscure. Miroku évoque en effet le lent dénouement de cet ouvrage, plein de contradictions où le saint meurt à la fois “de ne pas mourir” et espère “vivre de vivre toujours” : Moi je vis dans la douleur / Qui n’a ni nuit ni lumière / Quand j’adore Ton image / Ton regard ne me soulage / Que pour creuser mon tourment./ La chair dressant ses barrages / Sur les flots de mon désir / Je meurs de ne pas mourir / Quand luira, Seigneur, le jour / Où je pourrai dire : “Amour / Je vis de vivre toujours »

Cette danse répétitive, organique, semble se rechercher en tant qu’affirmation. Le son parfois machinique rappelle celui d’une photocopieuse, reproduisant inlassablement le son de sa lumière.

Saburo Teshigawara joue avec ses articulations, avec le rebond, le transfert du poids. Des tensions se dessinent dans le ventre, le centre du corps du danseur pris de tremblements, de convulsions. Il régurgite le mouvement suivant, semble l’avaler, l’intérioriser, le vomir inlassablement. Il paraît s’accoupler à la lumière et vivre la multitude d’espaces fictifs suscitée par elle : “le corps réagit à la lumière de l’intérieur” explique-t-il. “Je crois que l’espace n’existe pas de manière indépendante, mais qu’il naît de la relation produite entre différentes énergies.”Par une sorte de “photoérotisme”, il semble guidé par ses articulations, s’abandonne à elles.

Il s’agit peut être d’une improvisation impressionniste, d’une danse sur le motif, un motif animé de vagues, de courants. Un langage se dégage de cette chorégraphie, un bégaiement, le “reume” — “statut liquide de la perception elle-même” d’après Gilles Deleuze — d’une logorrhée cellulaire profonde.

Un ultime tableau noir tranche avec la douceur vaporeuse monochrome de l’ensemble. L’absence de lumière provoque comme une représentation d’une émotion du désarroi, et génère l’urgence dans le mouvement, le manque, la soif de la lumière. Comme Goethe à l’agonie sur son lit de mort réclamant Mehr Licht [plus de lumière], Saburo Teshigawara hurle dans Miroku ce même profond désir.

Durée : 1h

— Chorégraphie, scénographie, lumières, costumes : Saburo Teshigawara
— Solo : Saburo Teshigawara
— 
Sélection musicale : Neil Griffiths, Kei Miyata, Saburo Teshigawara
— Coordination technique, lumière : Sergio Pessanha
— 
Son : Tim Wright
— Assistante du chorégraphe : Rihoko Sato