ART | EXPO

Métropole Europe et autres projets

08 Sep - 09 Oct 2010
Vernissage le 08 Sep 2010

Yona Friedman, architecte, urbaniste et philosophe, présente des séries d'affiches exposant sa théorie de la «ville-continent» et reprenant sa thèse du «capitalisme social».

Yona Friedman
Métropole Europe et autres projets

Kamel Mennour présente «Métropole Europe et autres projets», la deuxième exposition personnelle de Yona Friedman à la galerie. Chaque nouveau projet de l’architecte, urbaniste et philosophe d’origine hongroise Yona Friedman, né en 1923, saisit par la dimension visionnaire de sa pensée. Installé à Paris depuis 1957, il a étudié à l’Institut de technologie de Budapest en Hongrie et à Haïfa en Israël.

Son approche inédite de l’architecture et de l’urbanisme semble prendre ses sources dans sa formation d’ingénieur et le contexte si particulier et expérimental de la naissance d’un Etat. Très tôt, il met à jour la théorie de «l’autoplanification» d’après laquelle l’habitat est conçu à partir de l’expérience des usagers, à rebours du fonctionnalisme d’après-guerre et de ses constructions massives et uniformes.

C’est sur cette base qu’il définit ensuite le concept de «l’architecture mobile» (publié dans le manifeste éponyme en 1958), où l’architecte limite son intervention à concevoir les parties essentielles du bâti — l’immobilier — que sont les fondations et la structure, tandis que les autres éléments deviennent tel un mobilier, librement agençables par l’usager. Ses théories sont proches du situationnisme et participent à l’émergence de mouvements philosophiques et économiques, comme celui de la décroissance.

Dès la fin des années 1960, Yona Friedman pressent l’appauvrissement des nations industrialisées et préconise des stratégies alternatives de développement inspirées de ses expériences dans certains pays non occidentaux. «C’est la société du monde pauvre qui est en train d’inventer l’architecture de survie» écrit-il en 1978 dans un essai portant ce titre et sous-titré une philosophie de la pauvreté.

L’ouvrage a également pour enjeu la survie même de l’architecture dans un monde sans cesse mouvant, imprévisible. Sur ces deux sujets, à l’instar des deux faces du visage de Janus, Friedman se révèle être un incroyable inventeur de concepts. Si certains découlent naturellement de l’autoplanification et de l’architecture mobile pour définir la «ville spatiale», la «ville-continent» ou le «village urbain», celui d’«utopie réalisable» résonne non seulement comme un manifeste mais aussi comme la condition de possibilité de la réalisation des précédents.

En effet, si Yona Friedman est souvent qualifié d’architecte utopiste ou théorique, alors qu’il a toujours pris soin de vérifier la faisabilité technique de ses propositions, c’est essentiellement parce que leur caractère avant-gardiste ne lui a pas permis de réaliser autant de projets qu’il l’aurait souhaité. Il a néanmoins mené de nombreuses missions pour les Nations- Unies, notamment pour des pays alors en voie de développement (Afrique du Sud, Asie, Inde), où il a pu mettre ses thèses en pratique, comme pour le lycée Bergson d’Angers construit en 1979.

L’influence majeure qu’il a exercé sur l’architecture de la seconde moitié du XXe siècle et aujourd’hui sur nombre d’artistes contemporains révèle non seulement sa clairvoyance et sa pertinence mais également qu’il est parvenu à diffuser ses thèses le plus largement possible. C’est que cette transmission pour Yona Friedman, profondément humaniste, est la clef de voûte de l’accomplissement des utopies.

Puisque nous sommes tous «autoplanificateurs» en puissance, dans la sphère domestique comme plus largement dans la société, l’architecte s’est attaché à adapter et décliner ses messages en différents outils, tels des affiches, des films et des publications. Ses essais, qui avoisinent la trentaine de publications, exposent ses thèses dans une langue sobre et efficace, tandis que les manuels les illustrent par des pictogrammes. Ils sont devenus, avec le temps, les motifs de base du langage à visée universelle inventé par Yona Friedman.

C’est sans doute dans cette perspective que peuvent être appréciées les deux séries d’affiches que l’architecte propose pour sa deuxième exposition à la galerie kamel mennour. Celui qui déclare qu’«être créateur en architecture, c’est regarder au-delà» a choisi de revenir sur deux sujets, l’un économique, l’autre urbanistique, développés dans l’ouvrage Utopies réalisables (publié en 1975 et réédité en 2000).

Le premier ensemble reprend sa thèse du «capitalisme social» qui préconise un revenu minimum garanti à vie pour chaque individu grâce à la taxation de la circulation de l’argent, soit une version de la taxe Tobin avant l’heure – ou concomitante à son énonciation – puisque c’est en 1972 que James Tobin la formule.

Dans le second ensemble, Yona Friedman présente sa théorie de la «ville-continent», en opposition à la mégapole urbaine, s’invitant ainsi de plain-pied dans l’actualité, entre le projet du Grand Paris et le tout récemment inauguré Pavillon Français à la Biennale d’Architecture de Venise, Metropolis, piloté par Dominique Perrault. Si le projet vénitien suggère que la métropole peut trouver dans ses zones vides les moyens de son extension, pour Friedman, au contraire, elle doit être pensée sur le même modèle que la ville spatiale dont elle est le développement naturel.

Comme cette dernière était construite sur un principe d’enjambement, à quelques dizaines de mètres du sol, la ville-continent est constituée par un ensemble de villes reliées entre elles par un réseau de transport rapide. Entre les mailles, le territoire reste libre pour l’agriculture et la sauvegarde de sites écologiques ou historiques.

Contre l’hypertrophie urbaine, Friedman propose le retour au «village urbain», où un «groupe critique» (limité) vit dans une logique de proximité pour sa subsistance, consommant les produits de la ville — à l’instar de certaines pratiques actuelles — tandis qu’il se déplace librement vers les autres points de la ville-continent.

Ainsi, dans cette antichambre peuplée de licornes, compagnes immémoriales et infiniment sereines de l’architecte visionnaire, ces messages aux allures de fresques pariétales ne sont pas seulement de belles images exposées. Avec notre complicité et notre engagement, ils pourraient devenir la partition d’un avenir aux perspectives plus aimables..