ART | CRITIQUE

Mes transports

PFrançois Salmeron
@18 Déc 2013

Mes Transports présente une installation constituée de petits chariots roulants sur lesquels se trouvent empilés marionnettes, animaux et corps démembrés, créant par là un univers fantasmagorique. A cette pièce répondent les Continents noirs, œuvres suspendues au plafond, dont les ombres dévorantes se balancent sur les murs du sous-sol de la galerie.

Annette Messager a pensé cette exposition autour de deux installations, dont chacune a la particularité de se déployer en une multitude de pièces: vingt-et-un chariots roulants trimbalant des amas de corps pour Mes Transports, et de grandes plateformes suspendues pour Continents noirs. Si l’une porte notre attention vers le sol de la galerie où sont disséminés ces drôles de chariots roulants, l’autre tire notre regard vers le plafond et les murs du sous-sol, où planent ces Continent noirs et leurs ombres dévorantes que projettent trois ampoules. Aussi, pour donner une unité de ton à ses deux installations composites, Annette Messager a recouvert tous les éléments agglomérés d’une couche d’aluminium noir mat. Elle crée en ce sens un univers sombre, angoissant, fantasmagorique, se situant aux frontières de l’étrange.

Mes Transports se compose en effet de petits chariots roulants parés de couvertures grises de déménagement. Sur chacun, se trouvent empilés des agrégats de marionnettes, d’animaux et de corps démembrés. Un visage calciné tire une langue rose, un phallus sort d’une coquille d’escargot… Ces drôles de compositions éveillent tour à tour un sentiment de malaise en nous, un trait d’humour grinçant. Elles créent surtout des sortes d’agrégats d’objets et de formes géométriques diverses auxquelles se joignent des corps démembrés ou hybrides, comme un chien à tête d’homme.

Parmi tous ces éléments qui s’entremêlent et fusionnent, on remarque la présence de marionnettes. La tête d’un poupon trône sur une chaise rouge. Dans un autre coin de la salle, une armature de mannequin cohabite avec un automate. Deux poupées de ventriloque, dont les bras ont été arrachés, gisent sur le dos, jambes en l’air, bouche ouverte, l’une portant un chapeau, l’autre des cheveux hirsutes sur le crâne. Peut-être ont-elles tenté de se défaire de leur condition d’automate, de s’enfuir du cirque pour gagner leur liberté, mais qu’on les aura aussitôt rattrapées et qu’en guise de punition, on les aura amputées puis laissées croupir sur leur chariot.
Ces figurines nous rappellent ainsi l’univers des Luna Park ou du guignol, comme si ces lieux de divertissement étaient finalement tombés en désuétude et demeuraient désaffectés. On aurait alors décidé de vider les lieux et de les débarrasser, en jetant sur les palettes et les chariots de transport les corps disloqués des marionnettes.

Si Mes Transports peut nous renvoyer vers l’univers de l’enfance avec ses poupées, ses petits oiseaux ou son berceau, l’aspect lugubre de l’ensemble nous plongerait bien plutôt dans les cauchemars et les peurs irrationnelles qui nous hantent à cet âge. Des chariots transportent dans leurs tiroirs des pieds, des mains, des bras ou des oreilles. On se croirait alors plongés dans un charnier, dans un véritable monde concentrationnaire.

Aux visions d’horreur et aux pulsions de mort répondent les pulsions sexuelles. Aux phallus succèdent deux corps de femmes décapités enlacés l’un contre l’autre, en train de faire l’amour. Et dans le showroom de la galerie, Pulsions présente également une série de dessins et de collages érotiques, voire pornographiques.

L’univers fantasmagorique et angoissant de Mes Transports se trouve prolongé à travers l’installation Continents noirs qui nous attend au sous-sol de la galerie. Là encore, les Continent noirs apparaissent comme des conglomérats de formes recouvertes d’aluminium noir. Ils évoquent des structures urbaines, des plans de rues ponctuées d’immeubles ou de gratte-ciel. Certaines formes nous rappellent encore des pyramides, des escaliers, des rails ou des échelles, tandis que d’autres se trouveraient plutôt du côté de l’organique, avec leurs branches et leurs racines qui se déploient anarchiquement.

Suspendues au plafond, ces grandes structures noires renversées surplombent donc la salle d’exposition. Parmi elles, se balancent trois ampoules attachées à des câbles. La lumière mouvante qu’elles produisent projette alors les ombres des continents sur les murs. Chaque structure apparaît ainsi comme un continent à la dérive, un îlot flottant, une planète égarée dans le cosmos. Et dans ce jeu d’ombres chinoises, les silhouettes des continents rapetissent ou grandissent, suivant le mouvement de balancier des ampoules suspendues. Elles s’éloignent ainsi de nous ou nous bondissent dessus comme des monstres effrayants.

 

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