ART | CRITIQUE

Medusa

Vernissage le 22 Oct 2009
PEmmanuel Posnic
@05 Déc 2009

Le peintre allemand Daniel Lergon s'empare du mythe de Méduse. Au résultat, une peinture qui se livre dans les reflets et dans la surprise de ses apparitions, une connexion inédite entre la surface et la lumière qui s'y projette, une joute que se livrent la toile et la source de lumière.

Méduse, l’une des trois Gorgones de la mythologie grecque, la seule à être mortelle, subit les foudres d’Athéna lorsque celle-ci apprend sa liaison avec Poséidon. Athéna transforme la belle Méduse en véritable monstre, lui affublant des serpents maléfiques sur la tête. Désormais, chaque être qui croisera son regard sera transformé en pierre. Il n’y aura que Persée pour briser le sort. Il décapitera Méduse et évitera la pétrification en se protégeant du visage de la déesse par son bouclier.

Ce n’est pas l’acte de mort que Daniel Lergon retient du mythe. Mais plutôt la ruse qui profita à Persée: opposer à Méduse son propre reflet pour ne pas lui offrir de regards.
Les peintures de Daniel Lergon, des tableaux de grands formats à la dominante grise, baignent dans cette métaphore du reflet. Ses motifs sont totalement tributaires de la lumière qui s’y accroche. En se déplaçant devant le tableau, le spectateur déplace également le halo lumineux et ses couleurs mordorées qui révèlent les sinuosités du pinceau.

Le procédé est relativement simple: la lumière qui frappe la surface est renvoyée directement à la source lumineuse, sans suivre l’angle naturel de réflexion. La toile sur laquelle travaille Daniel Lergon emprunte ses particularités de réfraction de la lumière aux recherches menées sur les textiles dans les travaux publics. Le rayon revient donc comme un boomerang, s’emparant au passage de la silhouette du regardeur.

Une présence fantomatique qui apparaît dès lors au cÅ“ur de la ligne peinte. Un corps emprisonné donc, «pétrifié» si l’on prolonge la filiation médusienne. Et dessous, des formes dont l’intensité change en fonction du point de vue. Entre apparition subreptice et disparition, ces motifs ont pourtant une force inouïe: ce sont tous des blocs compacts, peut-être des pierres justement, dont les rondeurs auraient été affectées ici ou là par de multiples cassures. Ce qui les rend plus nerveux, et c’est certainement dans ces ruines que se livrent leur incontestable beauté tragique.

Daniel Lergon exploite à merveille l’héritage que ses aînés ont laissé. Si derrière ses Å“uvres apparaissent les tenants de l’Expressionnisme abstrait américain, la subtilité de son travail lui permet non seulement d’engager un véritable dialogue entre la posture, le geste et la matérialité de la peinture, mais également de tracer une voie unique dans le concert de la peinture abstraite contemporaine.

C’est cette toile rétroréflexive qui déplace les lignes de la peinture. En concentrant son attention sur ses propriétés physiques plutôt que sur l’environnement extérieur à la nature du tableau, Daniel Lergon tisse une connexion inédite entre la surface et la lumière qui s’y projette.

Tout le reste, le peintre, le geste, la laque transparente qui va révéler les formes, la couleur, ne sont que des éléments transitoires, des non-événements au regard de la joute que se livrent des deux côtés de la scène, la toile et la source de lumière. Il n’y a finalement que le spectateur pour en être témoin. De quoi renverser une autre mythologie, celle de l’artiste-démiurge.

Liste des Å“uvres
Daniel Lergon
— Daniel Lergon, Untitled, 2009. Lacquer on retroflective fabric. 200 x 200 cm.
— Daniel Lergon, Untitled, 2009. Lacquer on retroflective fabric. 270 x 720 cm.
— Daniel Lergon, Untitled, 2009. Lacquer on retroflective fabric. 200 x 270 cm.
— Daniel Lergon, Untitled, 2009. Lacquer on retroflective fabric. 270 x 570 cm.

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