ÉDITOS

Mécompréhensions de l’art contemporain

PAndré Rouillé

La nouvelle saison artistique s’est ouverte le week-end dernier par une large série de vernissages avec leur flot d’œuvres de qualités évidemment inégales, mais surtout de formes très variées. Car depuis au moins un quart de siècle, la production artistique contemporaine est à l’éclectisme. Les différences et les singularités prévalent désormais. Les regroupements d’artistes — par affinités esthétiques, par communautés de pensées, de pratiques et de postures —, qui ont longtemps animé la vie artistique, sont tombés en désuétude. Les avant-gardes ont explosé, la modernité s’est effondrée.
Pour autant, l’art n’a pas cessé de résonner au tempo du monde, et d’évoluer avec lui. Au travers des œuvres contemporaines, c’est quelque chose du présent qui s’exprime par les moyens propres de l’art. C’est une sorte d’apostille sur le présent qui est inscrite dans cette marge lumineuse du monde qu’est la scène artistique

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Contrairement à ce qui a trop été dit, l’art n’énonce aucune vérité ni leçon directe sur le monde. Ce n’est qu’en étant pleinement artistique qu’il peut délivrer du sens, projeter une lumière singulière sur le monde, c’est-à-dire être politique — artistiquement politique, donc.

L’éclectisme fondamental de l’art contemporain signifie bien au-delà de l’art, il rend tangible dans les œuvres cela que le monde a complètement basculé au cours des dernières années. Il accomplit ce rôle en faisant cohabiter les formes et les pratiques chez un même artiste et dans une même galerie ; en rassemblant sur la scène internationale de l’art (notamment avec le phénomène récent des foires) des artistes de toutes nationalités et origines, par-delà des éventuels affrontements qui peuvent déchirer leurs pays d’origine ou d’attache ; ou encore en dévaluant ostensiblement les catégories, les spécialités et les savoir-faire artistiques d’hier. L’art contemporain produit du sens, au-deçà les œuvres elles-mêmes, déjà par le fonctionnement du champ artistique et du marché de l’art.

Une immense révolution culturelle s’est opérée avec la mondialisation de l’espace du regard et de l’action, et avec le passage d’une situation d’exclusion des différences (caractéristique de la modernité), à la situation actuelle d’unité des différences dans tous les domaines de la vie. L’éclectisme perceptible en art traverse l’ensemble des activités sociales : de la sexualité (c’est la reconnaissance des pratiques homo, trans, bi, etc.) aux conditions de travail (c’est la flexibilité et la multiplicité des contrats et statuts) et aux modes de pensée (c’est la mal nommée «fin des idéologies»).

Hier était une époque exclusive du «ou», le présent est une période inclusive du «et». On était, ou peintre, ou photographe ; on peut-être, et peintre, et photographe, c’est-à-dire plasticien. Alors que le couple et la parentalité ont pendant des siècles reposé sur le socle biologique de l’hétérosexualité, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il sera bientôt légal d’être, et homo-transsexuel, et marié et père-mère. Les frontières n’ont pas toutes disparu, ce sont les anciennes catégories qui se sont dilatées, transformées, effondrées. Jusqu’à susciter en toutes matières un faisceau croissant d’incompréhensions dont l’art contemporain est l’un des grands points de focalisation.

L’art contemporain n’est pourtant pas plus incompréhensible que d’autres activités. L’incompréhension dont il fait l’objet repose largement sur une inadaptation des regards et des pensées qui lui sont appliqués. Inadaptation accentuée par le décalage, croissant en cette période chahutée, entre la rapidité des mouvements du monde et la lenteur de l’évolution des formes de pensée et de sensation. L’agir se transforme plus vite que le penser et le ressentir.
Les réticences à l’encontre des œuvres contemporaines s’enracinent chez les spectateurs dans la persistance de catégories aussi éculées, et totalement obsolètes, que la représentation, la ressemblance, le savoir-faire manuel, etc. Autant de critères que l’art moderne n’a, depuis les ready-made, pourtant cessé de mettre à mal.
A l’époque des réseaux numériques, le culte de la main de l’artiste et la référence aux formes séculaires de l’art restent vivaces. Ce ne sont pas les matériaux traditionnels du dessin et de la peinture qui sont incompatibles avec l’art contemporain, mais les pensées et les sensations héritées des siècles passés qui s’accrochent à eux.
Le dessin, la gravure et peinture ne seront donc contemporains que dans la mesure où ils sauront se détacher des oripeaux de l’art du passé et dépasser les habitudes visuelles et sensibles héritées de la tradition.

Les mécompréhensions de l’art contemporain ont en fait une cause essentielle: ses capacités à résonner avec les mouvements profonds et sourds du monde, sa façon d’en devancer les perceptions et appréhensions. L’art contemporain n’est pas un art d’aujourd’hui, c’est un art en avance sur le présent. Un art qui fait vaciller nos visions et nos pensées en inventant des formes et des dispositifs de vision inouï;s, des machines sensibles, qui résonnent avec le monde et en esquissent les devenirs.

Les œuvres contemporaines n’introduisent pas nécessairement de discontinuités ni de ruptures dans le mouvement de l’art (comme l’ont cru les artistes et critiques modernes). Elles font dériver l’art et nos perceptions. Aux antipodes de la publicité, de l’industrie culturelle et des médias qui, eux, confortent nos archaï;smes perceptuels et conceptuels. Ce n’est que dans cet ébranlement anticonformiste, littéralement aux antipodes des formes consacrées, que l’art est contemporain. Dans sa capacité à fendre les formes convenues pour ouvrir les choses et rendre tangibles des réalités nouvelles.

Cela est aussi une cause de mécompréhension: les œuvres sont comme étrangères aux modes coutumiers de vision et de pensée. Condamnées à être incomprises, invisibles, impensables, inassimilables, comme l’est encore largement, par exemple, l’œuvre de Marcel Duchamp, un siècle après l’invention des ready-made…
Au travers du dénigrement systématique de la posture duchampienne, le grand public, conforté en cela par nombre d’esprits bien pensants de la presse et des médias, s’accroche obstinément à des valeurs qu’il croit universelles de l’art, et qui ne sont en réalité que sa version traditionnelle.

Autant l’art ne saurait échapper à la critique, autant son rejet au prétexte de son hermétisme et de son élitisme trahit souvent un refus de quelques uns des grands éclairages qu’il projette sur le monde d’aujourd’hui: le passage d’une situation d’exclusion à une situation d’unité des différences ; les vertus du détour par la sensation non discursive face à la crise de la pensée rationnelle; l’importance de l’invention permanente pour inscrire sa vie et son action dans les devenirs d’un présent mouvant et incertain. Et cela : inventer, c’est toujours faire advenir de nouvelles formes, de nouvelles procédures et de nouvelles postures en soumettant de nouveaux matériaux à de nouvelles épreuves, afin de dépasser les des formes anciennes, de susciter de nouvelles sensations, d’ouvrir les choses. Afin de rendre perceptibles de nouvelles réalités.

André Rouillé.

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Knut Asdam, Pissing, 1995. Vidéo couleur, moniteur ou projection. Séquences 50-70 s, 30 mn. Courtesy galerie Cent8-Serge Le Borgne, Paris.