ART | CRITIQUE

Matière narratives

PCédric Le Borgne
@11 Fév 2008

Pour sa deuxième exposition à la Galerie Eva Hober, Jérôme Zonder a approfondi ses recherches sur la matière, pour en explorer les circonvolutions complexes. Au crayon et à l’encre, c’est par le récit qu’il parvient à rendre compte de l’hétérogénéité de celle-ci.

Comme souvent chez les artistes de la Galerie Eva Hober, chez Jérôme Zonder, il y a une curiosité de scientifique : comment fonctionne la matière ? La réponse s’articule entre la totalité de l’un et le discontinu du multiple. C’est ce labyrinthe complexe que le dessinateur fait ressentir physiquement au visiteur de son exposition, lui laissant une large marge de manœuvre pour formuler ses propres interprétations. Selon ses mots, il nous fait voir «le grand écart qui nous constitue nous».

Dès la vitrine, la question de la perception se pose, par la représentation au crayon d’une espèce de bactérie qui semble grossir au fur et à mesure que l’œil se déplace.
Intitulée 1+1+1…, l’oeuvre fonctionne comme le dessin «animé» d’une cellule vue par un microscope de plus en plus puissant. De même, dans la grande salle de la galerie, sur deux murs opposés, Juste avant et L’autre se font les deux faces d’une même réalité.

Le premier dessin à l’encre de chine représente un astre noir, unique et rayonnant, distant et mystérieux, mais perceptible d’un coup d’œil. Pour figurer son pendant, Jérôme Zonder semble avoir trempé sa plume dans le corps même de l’astre. Suivant intuitivement ces formes de l’interne, l’artiste dessine un monde étrange, entre le végétal, le cellulaire et la science-fiction.

A côté de cet «Autre» mystérieux, Jérôme Zonder exprime tous ses talents de dessinateur — toujours à l’encre de chine — avec L’Essoreuse. Sorte de mélange entre un enfer explicitement sexuel de Hieronymus Bosch et un charnier de génocide, cette grande machine colle les hommes et les femmes nus bout à bout, leurs visages caricaturés exprimant tour à tour l’animalité, et la terreur.

De la sensation au sens : l’art du récit.
Jérôme Zonder lie cette Histoire avec un grand «H», avec sa petite histoire. Dans  le grand Ego, il se représente lui-même, yeux perçants, cheveux foisonnants, et bouche fermée en train de penser «Aaah putain, j’arriverai jamais à faire ce que je veux…».
Le format de la bande dessinée lui permet de donner du mouvement à son récit sur la matière, de figurer la temporalité. Ainsi, il peut aussi se mettre en scène en tant que narrateur.

Dans Il était une fois…, c’est en trente dessins de petit format et en sept histoires  que l’artiste nous interroge sur la genèse et l’évolution du monde. Dans ce travail minutieux et qui se met en mouvement sous le regard du spectateur, Jérôme Zonder aborde la matière humaine dans tous ses aspects : sexe et guerre, fantasmes érotiques et explications scientifiques s’y répercutent avec un humour tour à tour naïf, grave et blasphématoire.

L’artiste se représente en Priape imaginaire, Mickey part faire la guerre en Irak, l’accélération du temps s’affiche à la une des tabloïds. Et surtout, toujours selon sa technique du grossissement, cette fois-ci étalé dans le temps, Jérôme Zonder reprend certaines images des charniers de L’Essoreuse  et les fait entrer au musée d’un 2087 qui n’a pas l’air plus sympathique que le 1984 d’Orwell.

Pour celui qui se penche sur chacune des planches, la BD créée un espace ouvert, où le beau et le vulgaire se côtoient et se heurtent. Impressionné et choqué, le lecteur de ces dessins réagit de manière physique. En ceci, les feuilles de Jérôme Zonder fonctionnent comme un matériau massue : une fois le coup porté, le spectateur se trouve confronté à ses propres interrogations sur les liens invisibles qui existent entre ses pensées et le monde. Il demeure néanmoins libre de chercher ses propres réponses.

Jérôme Zonder
L’autre, 2007. Encre de Chine sur papier. 173 x 150 cm
Ego, 2007. Crayon sur papier. 170 x 150 cm
L’essoreuse, 2007. Encre de chine sur papier. 175 x 150 cm
Juste avant, 2007. Encre de chine sur papier. 175 x 150 cm