PHOTO | INTERVIEW

Mathieu Bernard-Reymond

Ancien prix CCF, Mathieu Bernard-Reymond, expose chez Baudoin Lebon. «TV» et «Monuments» sont deux séries basées sur le principe du montage. Des écrans de télé envahissent la ville et se glissent à la place des fenêtres de buildings tandis que des souvenirs écraniques pixellisent les tirages photographiques. Les images mentales se disputent à la réalité pour proposer des apparitions qui recadrent le monde.

Par Pierre-Evariste Douaire

Pierre-Evariste Douaire. Comment en êtes-vous arrivé à cette série sur les écrans de télé disséminés sur les façades des immeubles?
Mathieu Bernard-Reymond. Je voulais confronter deux visions différentes, la mienne et celle de la ville. J’avais envie des visions intérieures avec des paysages urbains nocturnes. L’idée était d’opposer cette réalité scintillante, constituée de fenêtres éclairées, à une vision plus personnelle. Je voulais comprendre comment les images télévisuelles s’immiscent dans le monde réel. Sur les façades des immeubles, chaque carré de lumière représente un poste allumé. Par ricochet il est associé à un téléspectateur, à une personne regardant le petit écrans. En peinture, la fenêtre est associée à l’ouverture. De nos jours cette perspective passe par le biais de la télé.

Que représentent ces images télévisuelles incrustées dans les fenêtres?
Elles démontrent, si c’était nécessaire, qu’elles s’immiscent dans la ville. Elles ne remplacent rien, mais peuvent générer des nouvelles peurs, créer des angoisses. Elles ne sont que des relais d’information, et pourtant elles participent à la création de psychoses.

Quel regard portez-vous sur la ville?
La télévision participe à formater la ville. La présence des caméras de surveillance dans la rue le démontre tous les jours. La ville réagit aux changements. Par exemple elle s’illumine pour ne laisser aucun de ses quartiers sombrer dans l’obscurité. La pénombre est une peur qu’elle tente d’enrayer. Marcher dans les rues génère des images mentales, des visions. La ville s’adapte à la vie moderne. Mais plus qu’un regard sur la ville, j’ai voulu porter un regard sur la télévision et sur les visions qu’elle génère.

Il y a de plus en plus d’écrans dans la cité. Le plasma envahit les couloirs de métro. Vous êtes assez peu d’artistes à parler de la ville et de ses écrans.
Je ne chronique pas sur la ville, pas plus que je présente un modèle urbain. La ville se contente de refléter son époque. Celle que nous vivons est peuplé d’écrans, c’est aussi simple que ça.

Cette série est-elle critique vis-à-vis de la télévision?
Je ne pense pas que la photo soit le médium le plus approprié pour s’attaquer à la télévision. Mon travail se borne à constater ce qui existe déjà. Je dessine juste les contours d’une réalité. Mon apport consiste à proposer une alternative, une vision personnelle.

Vous travaillez aussi sur la superposition de plusieurs images.
Les autres travaux reprennent le principe de montage. Les images sont capturées photographiquement à partir d’un écran télé, d’une manière traditionnelle. Elles fonctionnent comme des fenêtres donnant sur l’intimité des gens. Ici et là on peut découvrir un jeu télé, le journal, la météo, une série américaine. Avant d’être installées elles sont détourées.
La télévision est puissante car elle parvient à créer des ambiances capables de s’insinuer partout. Sa façon d’opérer est complexe, il serait trop simpliste de parler de colonisation. Son invasion n’est pas synonyme de plaquage. Elle agit par contour, elle encadre notre vie. Tous ces cadres sont proches de la réalité, ils ont tendance à en brouiller les contours. C’est cette frontière que j’ai voulu représenter. La fiction et la réalité se confondent très facilement. Cette incertitude est palpable lorsque je marche dans la ville. Tout s’additionne, tout se mêle, et c’est alors que surgit des images inattendues.

Vos travaux de surimpression fonctionnent comme des spectres?
Techniquement j’avais envie de distinguer le fond de la photo avec l’ajout pixellisé. Je voulais souligner et marquer cette différence. Les images télévisuelles capturées gardent volontairement un aspect tramé. Elles sont irréelles car elles viennent d’ailleurs. Ce sont des apparitions. Les deux visions, photographiques et télévisuelles, se superposent dans une seule et même image, de la même façon qu’elles le font dans notre esprit. Nos rêves ne font rien d’autre que de mixer des événements différents et contradictoires, pour ensuite nous livrer une sélection onirique.

Je croyais que vous aviez un discours dénonciateur contre la télévision, en fait vous présentez votre vision du monde.
J’espère que mon intimité est partageable et communicable avec les autres. Je propose à chacun un bouquet d’images qui reste imprimé dans notre mémoire.

Parlez-nous de la série «Monument».
C’est un travail plus récent. Des paysages vierges sont habités par des conceptions architecturales réalisées à partir de modèles économiques et de bandes de données. J’utilise des courbes d’investissement, des taux, des données chiffrées pour fabriquer ces constructions. Elles modélisent et visualisent des informations très importantes à un moment donné. Elles se calquent sur le cours d’une action. Primordiales à un moment, ces informations restent très volatiles, elles sont à la fois très précises et très éphémères. Chaque titre conserve l’en-tête du graphique utilisé.

Quels sont vos projets?
Je poursuis les deux série «TV» et «Monuments», et prochainement je dois partir en résidence à Florence.

Vous êtes lauréat du prix CCF, qu’est-ce que cela a changé pour vous?
C’est tout simplement une chance. Le prix est renommé, il a été important pour mes débuts. Plus concrètement, j’ai pu être publié, et avoir l’occasion de montrer mon travail. J’ai exposé à travers la France. C’était vraiment un bon tremplin.

Quelle orientation va prendre votre travail?
Je n’ai pas de plan de carrière. Avant d’exposer en galerie, je m’intéressais plus au journalisme. Rien n’est arrêté. Je pourrais très bien changer. Je pourrais très bien aller voir ailleurs.

English translation : Margot Ross
Traducciòn española : Maite Diaz Gonzalez