ART | CRITIQUE

Massacre Innocent

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@07 Nov 2012

Avec Baptiste Debombourg, la galerie Patricia Dorfmann fait le choix de la violence. Sept œuvres créées in situ, d’une cruauté terrible, dressent un portrait impitoyable de l’homme sous le regard d’un dieu plus accusateur que miséricordieux. Avec une mince lueur d’espoir en guise de réconfort.

Massacre Innocent fait évidemment référence au célèbre et atroce épisode biblique relaté dans l’Evangile selon Saint Matthieu. Or, selon Baptiste Debombourg, la violence n’a malheureusement pas d’époque et n’est qu’un éternel recommencement. Il a donc fait de Massacre innocent une œuvre monumentale, située au fond de la galerie, selon un procédé, l’«aggravure», qu’il a conçu dès 2004 à partir d’agrafes métalliques murales.

La démarche consiste à reprendre des gravures des maîtres de la Renaissance et de se les réapproprier en isolant un détail, en enlevant ou rajoutant. Se crée alors une nouvelle composition faite d’éléments de métal, à la fois ancienne et actuelle.

Pour cette aggravure de l’exposition, Baptiste Debombourg reprend la célèbre gravure de Marcantonio Raimondi, Le Massacre des innocents, elle-même réalisée d’après un dessin de Raphaël datant de 1509. Les personnages sont fidèles à l’original. C’est dans le décor qu’intervient l’interprétation. Ainsi l’architecture Renaissance à l’arrière-plan fait place à des tours de HLM. Et plus encore, le premier plan est bordé de deux tanks qui semblent vouloir sortir de la toile en direction du spectateur.

La plasticité des formes et matières métalliques crée une violence extrême. Entre le classicisme d’œuvres anciennes et la modernité d’une banlieue anonyme, la sauvagerie des soldats, le désespoir des mères, la peur et la mort des enfants paraissent inéluctables, indépassables. On est confronté à l’éternelle violence d’un monde culminant dans l’opposition entre l’amour des mères pour leurs enfants et la barbarie aveugle des soldats.

La sauvagerie humaine traverse également les dessins au crayon à papier qui, de prime abord, ressemblent à de quelconques plans architectoniques. Puis les plans se précisent, et leurs formes arrondies se révèlent être des lignes de mines anti personnelles. Ces dessins cyniquement intitulés Tradition of Excellence trahissent les prouesses technologiques inventées par l’homme animé d’une éternelle folie de tuer.

Quant à la sculpture monumentale Iris, de forme circulaire constituée d’innombrables morceaux de bois, elle ressemble à une sorte de meule dont le mouvement serait stoppé par un long pieu qui la transperce. La meule, qui est ici une métaphore de la vie, est symboliquement entravée par une force malfaisante. L’homme n’est plus là destructeur, mais victime. Peut-être de l’action malfaisante d’autres hommes — «L’homme est un loup pour l’homme », disait Hobbes.

Et puis, conjointement à l’homme misérable, Baptiste Debombourg évoque Dieu. Non pas le Dieu miséricordieux, mais un Dieu accusateur.
Dans Aggravure XIX sa main évoque celle de la Création de l’homme de Michel-Ange à la chapelle Sixtine, mais elle ne transmet pas à Adam le souffle de l’esprit, elle prend ici dans cette toile d’agrafes une forme accusatrice, dénonciatrice de la démence et l’abomination des hommes.
Une dernière aggravure, conçue d’après un portrait Cornelis Van Haarle gravé par Jan Muller, transforme la bonhommie du sujet en un masque divin, dur et inquisitorial.

Enfin, comme pour réenchanter un peu le monde, Baptiste Debombourg conçoit avec l’artiste David Marin un sac en plastique intitulé Marx, entièrement recouvert à la feuille d’or. L’objet du quotidien est ainsi transformé en une fragile pièce d’orfèvrerie, pleine de grâce et de beauté. «La main qui massacre est aussi celle qui construit».

Œuvres
— Baptiste Debombourg, Aggravure XXIII, 2012, Agrafes métalliques sur médium peint. 110 x 80 x 6 cm
— Baptiste Debombourg, Aggravure XIX, 2012, Agrafes métalliques sur médium peint. 60 x 50 x 6 cm
— Baptiste Debombourg, Marx, 2012. Sac plastique doré à la feuille d’or 24 ct, Dimensions variables
— Baptiste Debombourg, Tradition of Excellence XIV – P-25, mine anti-personnelle, 2012. Mine de plomb sur papier Vinci. 50 x 39 cm
— Baptiste Debombourg, Tradition of Excellence XV. Tellermine 29, mine anti-tank, 2012. Mine de plomb sur papier Vinci. 50 x 39 cm
— Baptiste Debombourg, Iris, 2012. Bois naturel clouté collé. 210 x 260 cm
— Baptiste Debombourg, Aggravure XXVI, Composition d’après Marcantonio Raimondi, Le Massacre des Innocents (1509), 2012. Agrafes métalliques sur médium peint. 230 x 500 x 6 cm (cinq panneaux)