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Mary Pupet

A l’occasion de son exposition personnelle à la Galerie Porte Avion à Marseille, Mary Pupet revient sur l’aventure de la Pupet’s Monkey Bank débutée en 2011. Par le biais de cette institution artistique et conceptuelle, l’artiste interroge la notion de valeur et celles qui lui sont associées, telles que la propriété, l‘échange ou encore le don.

Jean-Jacques Le Berre. Qu’est-ce qui t’a amené à créer de la monnaie alors qu’en 2011 tu travaillais sur les mots?

Mary Pupet. Oui, il y a trois ans, je peignais des mots du management, des oxymores, des anglicismes que je transposais sur des machines à sous. J’en inventais aussi, parfois, mais le dernier travail était une enseigne où il était écrit «Mucho dinero». Et comme toute «fin de série», ma dernière pièce annonce toujours la suite… Là, c’était vraiment prémonitoire.

Dans les jours qui ont suivi, je suis tombée sur un article à propos de la monnaie complémentaire, il s’agissait plus précisément de monnaies fondantes. J’ai trouvé ça amusant, comme appellation. La monnaie fondante est une monnaie qui se dévalue avec le temps, elle est conçue pour ne pas être thésaurisée mais pour favoriser les échanges commerciaux. Moi qui travaillais sur les oxymores, j’ai immédiatement réagi et j’ai décidé d’en créer une. D’ailleurs, sur mes premiers billets il était inscrit que cette monnaie perdrait 1% de sa valeur chaque mois. Très vite, j’ai abandonné cette idée car entre temps le concept était devenu beaucoup plus complexe.

Effectivement, si on t’écoute ce projet embrasse beaucoup de choses à la fois et dépasse le simple rapport à l’argent. Tu parles de territoire propre, d’auto-identification…

Mary Pupet. L’auto-identification, l’«appropriationnisme» sont des moteurs pour moi parce que c’est très motivant. L’idée de m’introduire chez les fabricants du document officiel était très grisante. D’ailleurs, ces gens-là n’arrivaient pas à comprendre pourquoi je les sollicitais. La visée de mon projet n’était pas tant la réalisation technique des billets que l’élaboration d’un concept très stimulant consistant à évaluer nos capacités à trouver des alternatives.
Croire à la possibilité d’autres systèmes, définir des marges de manœuvre. Chacun peut faire sa monnaie, le droit de tirage sur la richesse collective appartient à la collectivité.

Parallèlement, j’ai aussitôt créé la Pupet’s Monkey Bank car la monnaie ne pouvait pas rester une œuvre isolée, ce projet ouvrait la voie à une institution artistique conceptuelle.

Quelles sont les opérations de la Pupet’s Monkey Bank que tu présentes ici?

Mary Pupet. Symboliquement, la Pupet’s Monkey Bank a acheté des droits de propriété. J’expose ces droits. Ils peuvent être cédés, à condition que soient respectées les intentions de ma démarche artistique. Un contrat sera établi lors de la cession des droits.
Une mallette remplie de bouteilles contenant des billets sera également exposée pour présenter une action consistant à jeter les bouteilles dans le Lac Léman en direction de la Suisse.
J’ai souhaité disperser des messages dans la galerie, il y en a dans des phrases robotiques et dans des dessins.

Ton micro système est-il une utopie?

Mary Pupet. L’utopie a deux sens. Généralement, on emploie ce terme pour parler de façon plutôt négative de quelque chose d’impossible. Mais c’est également utilisé pour évoquer un idéal. Le système global économique aujourd’hui en est une. C’est un idéal pour certaines personnes. Le concept de la Pupet’s Monkey Bank exprime un désir d’utopie, c’est une expérience qui fait référence à toutes les initiatives du genre, aux micro-systèmes créés aux marges des monopoles.

Ce ne sont pas des phénomènes contemporains, ça remonte à très loin. Au XVIIIe il existait un grand nombre de colonies utopistes, puis il y a eu les courants fouriéristes, les colonies pirates, les Hippies, les zones autonomes…
En 2011, on était en pleine crise bancaire. On a bien vu que le système bancaire pouvait s’écrouler du jour au lendemain. Malgré sa force d’efficacité (utile sur le plan monétaire et des échanges), il a prouvé qu’il n’avait pas de capacité à rebondir. Une monoculture n’est pas fiable, il faut introduire une plus grande densité d’inter connectivité.

Est-ce pour cela que tu as écrit «du paradigme de la rareté au paradigme de l’abondance»?

Mary Pupet. En partie… mais je ne voudrais pas limiter cette œuvre à cette seule explication. Cette phrase a quelque chose de magique pour moi qu’il m’est difficile d’expliquer de cette manière.

Tout comme la phrase «The World Is Yours»?

Mary Pupet. Cette série d’images est difficile aussi à expliquer pour moi… De l’or coule dans les rivières ou sur des pièces de métal. Pour chacune d’elle, j’ai choisi une photo de montagne de 4000 hectares, propriété de la Caisse d’Epargne. Il n’y a pas de revendication derrière ce choix. Néanmoins, c’était mieux de choisir une montagne française qui appartenait à une banque plutôt que n’importe quelle montagne. Curieusement, celle-ci avait été cédée à des capitaux belges rapatriés du Congo. Toute une histoire! J’ai beaucoup travaillé sur ces images de manière à déplacer l’œuvre au delà de ce paysage.

While money is dancing est une œuvre imposante et étrange. S’agit-il des armoiries de la banque?

Mary Pupet. La Pupet’s Monkey Bank n’a pas d’armoiries mais j’ai pensé cette pièce comme une force dans l’exposition. Bien qu’elle soit en forme de soleil, elle est très austère. Je voulais vraiment lui donner cette gravité-là en opposition à l’excès de convivialité qu’on trouve partout, surtout dans les banques. Aujourd’hui, la convivialité masque bien souvent une grande dureté.

Entretien réalisé par Jean-Jacques Le Berre à l’occasion de l’exposition de Mary Pupet, «Pupet’s Monkey Bank», à la galerie Porte Avion en mai 2014. Avec l’aimable autorisation de la galerie Porte Avion (Marseille).