ART | INTERVIEW

Martine Aballéa

PJulie Aminthe
@10 Mai 2012

Quel que soit le support qu’elle utilise, Martine Aballéa fait toujours la part belle au mystère et au rêve. Ses créations nous entraînent dans un univers à la fois plaisant et inquiétant, où l’invraisemblable devient vraisemblable, sans crier garde. Nos croyances les plus élémentaires sont alors remises en doute, et un monde inédit s’ouvre à nous.

Julie Aminthe. Photographies, installations, détournements d’objets et de produits, écriture, vidéos… Votre univers artistique surprend par son ampleur et sa diversité. A vos yeux, tous les médiums peuvent-ils servir à la cause de l’art?
Martine Aballéa. Absolument. C’est fabuleux de pouvoir utiliser un grand nombre de supports, en toute liberté. Tout dépend du projet que l’on en a tête. Il me semble parfois plus juste d’utiliser la photographie pour donner une former artistique à telle idée qui m’intéresse. D’autres fois, c’est en créant une installation que je me sens au plus prêt de mes envies. Il n’y a pas de règles.
A l’heure actuelle, les artistes ont la possibilité de faire vraiment ce qu’ils veulent, sans contraintes. L’entièreté du champ artistique leur est ouverte, et cela me réjouit. Mais il y a un risque. Un risque qu’on ne peut pas ignorer. Celui de rendre l’appréhension du travail complexe, et de générer simultanément des préjugés chez les spectateurs. Or, la culture doit être avant tout une source de plaisir. C’est ce que je crois et essaye de défendre à travers mes œuvres.

Si vous ne deviez utiliser plus qu’un seul médium – imaginons, lequel choisiriez-vous?

Martine Aballéa. Je serais bien embêtée. Au point que j’en choisirais deux: la photographie et l’écriture. J’aurais aimé être écrivain… Mais, enfant, j’étais assez mauvaise en grammaire et en orthographe. Mes professeurs de lettres commentaient «Bonnes idées mal exprimées». C’était rageant. Heureusement, mon amour des sciences – mon désir de comprendre le monde et les forces qui l’habitent – compensait mes lacunes en français. Peu à peu, j’ai néanmoins progressé. Et la philosophie, qui me paraissait être le domaine d’exploration le plus riche qui soit, est entrée dans ma vie.
Cependant, l’art m’a toujours fascinée. Je suis née aux Etats-Unis, et mon père travaillait à deux pas du Musée d’Art Moderne de New York (MoMA). Nous y allions très souvent, pour voir les expositions, écouter les conférences, et voir des films à la cinémathèque.

Quand et comment avez-vous découvert la photographie?

Martine Aballéa. J’aimais le dessin depuis longtemps, mais la photographie me semblait être un médium plus juste pour représenter la réalité telle que je la voyais. J’ai arrêté mes études de philosophie, en quête d’une activité qui soit vraiment inscrite dans la vie, et je me suis installée sur Paris, en 1973. Je travaillais dans une école de langues, et, pendant mon temps libre, je m’amusais à faire des sortes de collages, alliant textes et images. Un jour, une de mes amies est tombée sur mon travail et m’a conseillée de le montrer. Puis, tout s’est enchaîné très vite. Mes créations, qui étaient dans l’air du temps, ont été exposées, et je suis devenue une artiste, comme on dit. J’en étais la première étonnée.

Le geste créatif est alors devenu une nécessité?
Martine Aballéa. Depuis l’enfance, sans même en avoir conscience, je me suis toujours exprimée artistiquement. Je notais mes rêves, par exemple. Je ramassais aussi des étiquettes, et je tenais des carnets de notes. J’en tiens toujours. Mes parents m’ont toujours encouragée à faire preuve de créativité. Même quand, dans ma chambre de lycéenne, je me suis mise à dessiner au stylo noir le pourtour des meubles et de leurs ombres. J’étais donc une artiste, sans le savoir, qui aimait s’amuser et bidouiller. Une artiste qui s’ignore, en somme.

On dit de vous que vous êtes une créatrice inclassable, située à la lisière de l’art conceptuel et de l’art poétique. Cette définition vous convient-elle?
Martine Aballéa. C’est vrai qu’il m’arrive très souvent d’être reléguée au rang des inclassables. Cela m’agace légèrement, à la longue, car une telle définition flirte avec la facilité. Ce que je sais, c’est que, bien que j’aime la poésie, je ne cherche pas à faire des œuvres poétiques, du moins consciemment. Même chose avec le merveilleux. On dit de mon travail qu’il s’articule autour du merveilleux, mais ce n’est pas intentionnel de ma part. En même temps, c’est le jeu de l’art. Le public voit ce qu’il a envie de voir. Mes créations sont un peu comme des êtres vivants: je les lance dans la nature, et après ils se débrouillent avec les définitions qu’on leur donne.

Que cherchez-vous à révéler en produisant vos œuvres?
Martine Aballéa. Bonne question. Difficile. Je dirais que je tente de créer une situation, facile d’accès et abordable, qui plonge le spectateur dans le doute. C’est alors à lui de la gérer, comme bon lui semble. En espérant que cette situation lui procurera du plaisir; un plaisir mêlé d’angoisse.
Les gens aiment être un peu angoissés. C’est pourquoi ils sont si friands de fictions criminelles. J’aimerais écrire ce que l’on appelle dans la tradition anglo-saxonne un «mystery novel». Peut-être un jour.

Chacune de vos créations raconte déjà une histoire.

Martine Aballéa. Vous avez raison. J’aime raconter des histoires. Des histoires en apparence simple qui insufflent de l’inédit et de l’extravagant dans la vie quotidienne. Pour cela, je floute la frontière entre rêve et réalité, tout en respectant une certaine logique. Dans notre sommeil, on croit aux choses les plus invraisemblables, sans émettre le moindre doute. Je cherche à rester fidèle à ces croyances nocturnes, en rendant l’invraisemblable vraisemblable. Mes créations deviennent alors des espaces de fantasmes où le jeu et l’amusement ont un rôle primordial.
Il y a quelques années, un critique a écrit: «Martine Aballéa raconte des histoires aberrantes en nous défiant de ne pas y croire. » C’est l’un des plus beaux commentaires que j’ai lu sur mon travail.

A la fois oniriques et inouïes, vos œuvres utilisent donc les supports du réel pour mieux les détourner et les mettre en doute. A ce sujet, pouvez-vous nous parler de la création de L’institut liquéfiant (1994), qui proposait au spectateur de faire une cure thermale un peu particulière…
Martine Aballéa. J’ai toujours été intéressée par l’élément liquide. Ce qui est fluide, le vivant en mouvement. J’ai fait, il y a longtemps maintenant, une cure thermale. C’était une expérience très agréable, très relaxante. Mais le mode de vie est assez spécial, presque angoissant. Une pensée m’est alors venue à l’esprit: si tous éléments du corps se laissaient aller, nous nous transformerions en une grande flaque. Mais pourrions-nous redevenir solidifiables?
En m’inspirant de l’atmosphère du film Les yeux sans visage de Georges Franju, j’ai donc imaginé un institut à la fois beau et très louche. Ma préoccupation principale étant encore de procurer au public des sentiments de plaisir et d’inquiétude.

On ressentait également malaise et réjouissance en pénétrant dans La maison sans fin, installée du 27 janvier au 11 mars 2012 au Crac Languedoc-Roussillon (Sète). Dites-nous quelques mots à propos de cette installation à l’allure fantomatique.
Martine Aballéa. Fantomatique, vous dites? Ce terme correspond bien au projet. En voyant l’espace et la taille du lieu d’exposition qui m’était attribué, j’ai eu envie de créer un labyrinthe, c’est-à-dire un endroit assez simple où le spectateur, plongé dans l’obscurité, pourrait se perdre. Le jardin est une grande photographie entièrement retouchée – aux couleurs chatoyantes. Quant à l’intérieur de la maison, il est constitué de portes et de fenêtres d’une blancheur immaculée, mais aussi de projections photographiques qui jouent les trompe-l’œil. L’architecture est inhabituelle: une porte impraticable est à moitié enfouie dans le sol, par exemple, et certaines fenêtres donnent sur un mur.
En accomplissant ce travail, j’ai voulu rendre hommage à la maison de Sarah Winchester, qui se trouve à quelques kilomètres de San Francisco. Quand j’étais enfant, j’étais tombée par hasard sur une émission qui relatait l’histoire de cette construction. Elle m’a hantée pendant des années, jusqu’à ce que je retrouve sa trace sur Internet.
Aux alentours de 1880, Sarah Winchester a perdu sa petite fille, puis son mari, héritier de la compagnie Winchester, qui fabriquait les célèbres carabines du même nom.
Perturbée par ces deux deuils successifs, elle est alors allée consulter un médium. Il lui a conseillé de construire une grande maison afin d’apaiser les âmes tuées par les carabines Winchester. Pendant 39 ans, jour et nuit, la maison de Sarah Winchester va donc se construire et se développer, d’une manière entièrement absurde, avec notamment des escaliers qui ne mènent nulle part. Jusqu’au jour de sa mort, où les travaux se sont arrêtés net.
L’aspect paranormal de cette histoire ne m’intéresse pas. C’est l’obsession de Sarah Winchester, et la vie de cette maison qui prolifère sans cesse, qui me passionne.
Cette construction m’a guidée toute ma vie, sans que je m’en rende compte forcément.

Le monde végétal est également très présent dans vos œuvres. D’où vous vient cet attrait artistique pour les arbres et les fleurs? Et que vous évoquent-ils?

Martine Aballéa. D’une manière générale, le monde végétal est dévalorisé. L’être humain se croit au centre de l’univers, mais c’est de la prétention pure et simple. Les plantes étaient là avant nous. En plus d’être d’une beauté incomparable, elles recèlent un vrai mystère. Elles me fascinent. Ce qui explique pourquoi je leur fais jouer un rôle de choix dans mes créations. On ne peut pas vivre sans les plantes alors qu’elles se passeraient très bien de nous.

Quels sont vos projets à l’avenir? Avez-vous envie de «travestir» un nouveau terrain du monde?

Martine Aballéa. Je vais retourner pour le moment aux livres et à l’édition, en travaillant en partenariat avec la librairie Mazarine, spécialisée dans les ouvrages d’art et les catalogues d’exposition épuisés. Nous allons participer à la manifestation organisée par l’association Art-Saint-Germain-Des-Près (31 mai.- 3 juin 2012). Nous présenterons des images sur un des murs de la librairie, réservé aux artistes, et je créerai un aliment. Un dessert pour être précis.

Votre fantaisie d’artiste se retrouve même dans la nourriture que vous proposez au public.

Martine Aballéa. Je vous l’ai dit: pas de règles, et pas de limites. C’est l’inédit et l’amusement qui priment.

Lien
Lire la critique de l’installation: La Maison sans fin, de Martine Aballéa, écrite par Marion Estimbre.