ART | CRITIQUE

Martin Barré & Bernard Piffaretti

PFrançois Salmeron
@17 Nov 2015

Si l’œuvre de Martin Barré se décline en différentes séries, la peinture de Bernard Piffaretti paraît a priori plus monolithique, elle qui suit inlassablement le même protocole depuis 1986: la duplication comme méthode. Pourtant, c’est en tentant de reproduire à l’identique certains motifs, que l’unicité de la touche du peintre se révèle à nos regards.

Pour son exposition annuelle à la galerie HAB, le Musée des Beaux-Arts de Nantes propose pour la première fois un accrochage entièrement consacré à la peinture, avec Martin Barré et Bernard Piffaretti, artistes français issus de deux générations différentes. L’œuvre de Martin Barré, exécutée à partir des années 1950, comprend plusieurs séries exposées chronologiquement et s’approprie divers gestes, dont la peinture au tube ou à la bombe notamment. Bernard Piffaretti s’attèle quant à lui à définir à partir de 1986 un protocole inamovible, qu’il nomme la «duplication comme méthode», comme s’il répétait ou recommençait toujours le même tableau tout au long de sa carrière.

On remarque toutefois de nombreux points communs entre leurs œuvres. Par exemple, elles portent une attention toute particulière aux notions de geste, d’espace ou de motifs, qui constituent d’ailleurs quelques-unes des données fondamentales de la peinture.

Mais si la carrière de Martin Barré est concomitante de l’émergence de Supports/Surfaces ou du mouvement BMPT (Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier et Niele Toroni) en France, l’influence des mouvements abstraits ou minimalistes américains d’après-guerre peuvent également se faire ressentir chez Bernard Piffaretti, comme en témoignent les trois grands formats accrochés à l’entrée de la galerie HAB, dont les palettes de couleurs vives peuvent évoquer le Pop Art, et les motifs rappeler les œuvres de Frank Stella.

La peinture de Martin Barré se fait tout d’abord abstraite, utilise des palettes sourdes, et se compose de zébrures, de lignes tremblées – signes que l’on retrouve d’ailleurs chez Bernard Piffaretti. Dans ses peintures à la bombe, on remarque que certains traits ont été recouverts, effacés, puis répétés, à la manière de Hans Hartung. Le geste du peintre suppose ainsi un travail préparatoire qu’il tente par la suite de gommer à notre œil. Les peintures au tube, où le pigment fabriqué par Martin Barré est directement apposé sur la toile, paraissent quant à elles plus spontanées. Cette même spontanéité se retrouve également chez Bernard Piffaretti, même si, paradoxalement, ses œuvres obéissent toujours au même protocole et peuvent paraître, de prime abord, assez systématiques.

En effet, Bernard Piffaretti aborde toujours ses toiles via le même geste: peindre un épais trait vertical qui divise la toile en deux. D’un côté, l’artiste esquisse rapidement une «situation picturale» qu’il tente de reproduire de l’autre côté du tableau, en retrouvant de mémoire le même processus mis en place précédemment. Et si, dans un premier temps, chaque œuvre semble parfaitement symétrique, un regard plus attentif, plus nuancé, plus proche de la touche du peintre, nous révèle pourtant de nombreuses dissemblances entre la partie originale du tableau et sa partie dupliquée. Par exemple, les lignes droites ne le sont en réalité pas tout à fait. On dénote des écarts d’angle dans les coins du tableau. Des coulures ou des accidents apparus involontairement sur la première partie de l’œuvre sont quasiment impossibles à reproduire. La touche du pinceau, lorsqu’elle s’autonomise et se détache seule sur un fond blanc, ne peut non plus être imitée à l’identique.

Ainsi, le spectateur tient un rôle tout à fait central chez Bernard Piffaretti. C’est lui qui active la comparaison entre les deux parties du tableau et pointe les inexactitudes, les dissemblances qui existent entre elles. Mais plutôt que de parler simplement de copie, ou de mimésis, la reproduction des motifs et des touches exécutés spontanément, puis repris imparfaitement, vient surtout souligner l’unicité du geste du peintre.

Chaque mouvement est absolument unique et ne peut être tout à fait reformulé – même par son propre auteur. Chaque geste est toujours interprété et distribué sur l’espace de la toile de manière non reproductible. Au point que certaines moitiés de la toile sont finalement laissées vacantes par Bernard Piffaretti, lorsqu’il estime que la situation picturale énoncée dans un premier temps, devenue trop complexe, ne pourra être retrouvée. Aveu de faiblesse ou constat lucide, cette prise de position vient en tout cas souligner que d’une partie à l’autre, le geste de l’artiste glisse et se différencie nécessairement – et que l’art compris comme mimésis, comme entreprise de reproduction à l’identique, est une pure et simple illusion.