PHOTO | CRITIQUE

Jeff Wall

13 Mar - 24 Avr 2010
PCéline Piettre
@10 Avr 2010

Comme à leurs habitudes, les dernières photographies de Jeff Wall présentées chez Marian Goodman sont des menteuses effrontées. Mais si elles recomposent le réel, c’est pour mieux transcrire la société contemporaine dans sa brutalité, et ce au moyen d’une composition toujours aussi virtuose.

Chez Marian Goodman, pour un petit mois seulement, nous retrouvons les grands formats photographiques de Jeff Wall, cinq scènes apparemment anodines, paysages urbains et/ou domestiques, mais qui, fidèles à la patte de l’artiste canadien, sont pétris d’une étonnante force dramatique. Comme si le banal, soumis à processus de monumentalisation, était désormais capable de nous révéler son énigme…

Cette qualité propre à Jeff Wall tient à la fois à l’exigence apportée à la composition, inspirée de la tradition picturale classique, et à l’ambiguïté identitaire qu’elle génère: mises en scène artificiellement construites au moyen d’acteurs et de figurants, les photographies ne sont qu’un leurre de réel, à mi-chemin entre le document et la fiction.
Issues de nombreuses prises de vues, elles sont retravaillées par la suite en studio pour être finalement tirées en très peu d’exemplaires. On est loin du photographe documentaire qui se fond dans le décor, invisible aux yeux de ses sujets, tentant de saisir sur le vif la «vérité du monde». La pratique de Jeff Wall, elle, permet de questionner le medium dans son objectivité et son rapport à la peinture mais propose aussi une approche nouvelle de la réalité: intentionnelle, subjective, ambivalente.

Dans la série présentée à la galerie, datant de 2008-2009, Jeff Wall, que l’on pourrait aisément qualifier de «photographe social» tant son observation et sa transcription de la société canadienne sont avisées, renoue avec son intérêt pour les marginaux et les laissés-pour-compte.

En manifeste, Siphoning Fuel montre un homme aux cheveux grisonnants en train de siphonner le réservoir d’une voiture. A sa droite, une petite fille assise dans l’herbe semble l’attendre, jouant avec ses lacets. Le dénivelé du terrain qui occupe le premier plan et l’angle de vue choisi par Jeff Wall confèrent aux véhicules une taille monumentale, ce qui accentue la gracilité de l’enfant. Ici, l’être humain est bien peu de choses face à la puissance économique qui le domine et l’écrase. Ce même rouleau compresseur qui pousse l’homme de Pawnshop à «mettre au clou» sa fidèle guitare, sur un fond d’ironie tragique.

Plus loin, un hangar désaffecté, lieu de squat, est investi par un groupe de jeunes gens qui s’entraînent à lancer des couteaux sur une cible. Les filles, à l’arrière plan, discutent entre elles comme si elles assistaient à un jeu comme un autre.
La cohabitation entre l’aspect ludique et la violence des bandes organisées, supposée par la présence de l’arme blanche, donne une dimension étrange à la scène. Pourtant en action, les personnages paraissent figés dans un calme précédant la tempête. Le flou du couteau lancé en l’air, qui vient briser la netteté homogène du cliché, augure de la brutalité à venir.

En aucun cas, au regard de ces photographies, on ne peut reprocher à Jeff Wall ses reconstitutions, qui font de lui une sorte de «Peintre de la vie moderne», ainsi qu’il aime se nommer en référence à l’ouvrage éponyme de Charles Baudelaire.
Un photographe-peintre donc, un tantinet menteur, qui n’hésite pas à aller puiser son inspiration directement dans l’histoire de l’art — le couple de Two Eat from Bag et ses airs d’Annonciation post-renaissant — ou la série B policière — la scène de fouille de Search of Premises. Il lui arrive même de calquer la composition d’une toile ou d’une scène en particulier, comme dans sa première œuvre célèbre, La Chambre détruite de 1978, inspirée par La Mort de Sardanapale de Delacroix.

Ainsi, de la peinture au cinéma, ce photographe de la rupture, chef de file de l’École de Vancouver, s’invente sans cesse des histoires plus vraies que nature qui en disent long sur la société à laquelle lui et nous appartenons. Installés confortablement dans un fauteuil de théâtre, nous attendons la suite avec impatience…

Liste des œuvres
— Jeff Wall, Playground structure, 2008. Photographie couleur. 239 x 299 cm
— Jeff Wall, Jeanette in Wirtz’ Garden, 2009. C print. 78.74 x 53.66 x 3.81 cm
— Jeff Wall, Pawnshop, 2009. Photographie Couleur. 163.2 x 173.99
— Jeff Wall, Two eat from bag, 2008. Photographie noir et blanc. 202.57 x 248.29 x 6.35 cm
— Jeff Wall, Siphoning Fuel, 2008. Ink-jet print. 186 x 235 cm
— Jeff Wall, Search of Premises, 2009. Photographie couleur. 200.34 x 271.15 x 5.08 cm
— Jeff Wall, Florist’s Shop window, Vancouver, 2008. C print. 78.11 x 93.35 x 3.81 cm