ART | CRITIQUE

Marchand d’oubli

PLéa Bismuth
@12 Jan 2008

Julien Bismuth propose de traiter l’oubli sous trois modalités: le personnage oublieux qui néglige de se souvenir, le personnage oublié que l’on ne considère plus, et enfin le personnage qui désire oublier pour survivre, oubli salvateur.

Julien Bismuth présente un travail à la fois conceptuel et infiniment «littéraire». C’est l’image de la sphère qui nous permet d’introduire au mieux le propos de ce jeune artiste.
La sphère, la boule ou la bille est considérée comme une métaphore de l’oubli. L’oubli est inhérent au flux infini du temps qui coule sur la sphère de manière anti-chronologique, flux de durée qui n’a ni début ni fin, mais dont la rotondité assure le caractère infini et libre.

Afin de mettre ce concept en pratique, Julien Bismuth installe des boules au sol, des boules noires qui forment une structure langagière de sens puisqu’elles sont disposées de manière à former un message en morse, qui n’est autre ici qu’un immense éclat de rire : «Ha Ha Ho Ho».
A ces boules noires qui pouffent de rire, font échos des boules blanches qui sont, nous dit l’artiste, «13 oublis plus ou moins ronds». De toute évidence, on joue ici sur les mots, avec humour et intelligence: rire, boule, oubli vont de pair.

Laissons ces boules de caoutchouc et de savon pour regarder ce qu’il y a au mur. On découvre une sérigraphie qui s’intitule Inserts ou oublis qui est en réalité une mise en parallèle de la sphère, du blanc et du noir, de la notion de personnage et de la réalité textuelle de toute chose.
L’écriture fait véritablement l’œuvre en s’articulant parfaitement avec la forme ronde, à l’intérieur de laquelle elle s’inscrit.
Par exemple, on peut lire des phrases poétiques qui donnent sens à toute l’exposition: «Un personnage rond comme un cercle ou une sphère, lisse et oublieux comme une boule de caoutchouc ou une bille de verre».

Julien Bismuth propose de traiter l’oubli sous trois modalités: le personnage oublieux qui néglige de se souvenir, le personnage oublié que l’on ne considère plus, et enfin le personnage qui désire oublier pour survivre, oubli salvateur. Ces trois propositions vont plus loin que la simple déclinaison verbale et sont un moyen pour l’artiste (ou l’écrivain) de «crier [son] oubli sur les toits», d’en faire la matrice d’une œuvre qui est toujours dans l’écart vis-à-vis du texte, des mots et de leur agencement, écart à l’intérieur duquel se glisse à la fois une graphie expressive et un dessin mental.

En effet, la pratique du dessin se traduit ici par des dessins sur calque et sur papier qui ressemblent à des graffiti et à des dessins involontaires comme ont pu en faire Beuys ou les Surréalistes. Dans ces dessins, l’écriture est très présente et concourt à créer une impression de performance textuelle et graphique. On lit des jeux de mots, des sortes de rébus, des onomatopées qui finissent par interroger véritablement le signe, sa valeur signifiante et signifiée.

Oui, on est ici face à un art du langage, un art qui se réfléchit dans les mots et leur quotient de signification. Dans ces conditions, comment ne pas finir par une phrase de Bismuth : «En guise de dénouement, je suspendrai les trois petits point de l’oubli…»

Julien Bismuth
Dessin avec oubli de dessein, 2006. Technique mixte sur papier. 22 x 30 cm.
Dessin avec oubli de dessein (pays sage) , 2006. Technique mixte sur papier. 20 x 22 cm.
Dessin avec oubli de dessein (scène comique) , 2006. Technique mixte sur papier. 20 x 22 cm.
Parmi tant de projets abandonnés, 2006. Technique mixte sur papier. 27 x 35,5 cm.
Fou rire, 2006. Technique mixte sur calque. 29 x 35 cm. — 4 Fous rires étouffés, 2006. 28 Boules en caoutchouc. 7 cm de diamètre chacune.
Coin de lecture, 2006. Technique mixte: table en carton (73 x 62 x 84,5) + chaise Carlo Bartoli + 9 publications en collaboration avec Jean-Pascal Flavien.