ART | CRITIQUE

Manuel Ocampo

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@15 Juil 2013

La pratique de la peinture par Manuel Ocampo n’a décidément rien de consensuel. À la fois évocatrice, jouissive et impertinente, elle en devient même, lorsque l’on prend le temps de s’y attarder, savamment dérangeante. L’artiste américano-philippin nous invite à venir découvrir sa mise en scène spécialement imaginée pour l’espace du Carré Sainte-Anne.

En entrant dans l’église néo-gothique désacralisée du Carré Sainte-Anne, on découvre un véritable «bazar organisé». Quelques œuvres au placement anarchique suffisent à venir déranger cette scénographie en apparence symétrique. Les toiles et la sculpture présentées dans l’exposition, occupent une grande partie de cet espace monumental, sans toutefois tomber dans le spectaculaire.

L’exposition de Manuel Ocampo est constituée d’un ensemble d’œuvres réalisées entre 2008 et 2012, et de seize productions inédites, conçues sur place dans un atelier de Montpellier. Ces dernières ont été pensées en fonction du contexte local et de l’architecture de l’église. L’ancien édifice religieux se présente comme le lieu de création idéal, pour cet artiste d’origine philippine, qui s’intéresse aux idéologies et à l’iconographie catholique.

Les symboles, notamment chrétiens, font partie de son langage visuel. Le motif de la croix est omniprésent comme dans Crosses (Croix), inventaire rigoureux regroupant toutes les croix utilisées dans les autres œuvres. Crucifix, étoile juive et pentagramme y sont entremêlés, aucune distinction n’est faite entre signes religieux et signes païens.

Huit peintures de grand format, représentant également des icônes religieuses, sont fixées sur des supports triangulaires et sont disposées au cœur même de la nef. Il est possible de faire le tour des toiles et de découvrir des indices qui se trouvent parfois sur l’arrière du châssis. Leur disposition dans l’espace leur confère un aspect sculptural. Chacune de ces peintures constitue un panneau de ce qui pourrait s’apparenter à un retable ancien. D’autres références, associées au rituel liturgique, sont également récurrentes. L’image du vin et du calice sont déclinées sous toutes leurs formes; de la traditionnelle bouteille de Saint-Chinian locale au beaucoup plus «pop» verre à Martini.

La particularité du travail de Manuel Ocampo réside dans sa capacité à mixer images de pouvoir avec culture populaire et cultures locales. Le répertoire des motifs qu’il utilise est composé d’éléments hétéroclites: dents, fœtus, parties anatomiques et signes phalliques côtoient allégrement personnages de cartoons, symboles religieux ou politiques. Le protocole artistique ne se résume pas à mélanger tous ces éléments mais à les confronter, afin de révéler l’ambivalence que peut renfermer leur interprétation.

Les scènes religieuses classiques sont détournées: une molaire vient remplacer le corps du Christ crucifié sur la croix. La symbolique de la dent, motif principal de nombreuses œuvres chez Manuel Ocampo, comporte une multitude d’interprétations. Elle peut aussi bien être synonyme de fertilité et de joie, ou à l’inverse, représenter le Mal et l’agressivité, en fonction de la religion ou du contexte. Les icônes sacrées sont souvent reléguées au rang d’objets quotidiens. Un seau et un balai-brosse, rappelant la Joconde est dans les escaliers de Robert Filliou (1969), partagent la toile avec une sculpture d’un œuf dont la coquille brisée a été grossièrement réassemblée. La figure de l’œuf, qui évoque dans la croyance catholique la résurrection de Jésus, est ici tournée en dérision.

Au moyen de la caricature et du détournement, Manuel Ocampo interroge la valeur attachée à ces images symboliques et la place de la religion dans notre société contemporaine. L’imagerie religieuse aurait-elle été remplacée par celle de la société de consommation et par les icônes de la culture populaire? En guise d’ultime blasphème, les représentations sexuelles et scatologiques se multiplient au sein des compositions.

Avec les mêmes procédés, les courants et les genres de l’histoire de l’art sont également revisités dans une frénésie iconoclaste. De la vanité à la nature morte, en passant par la scène religieuse, rien ne lui échappe. L’héritage du Surréalisme et du Néo-Dadaïsme n’est jamais bien loin comme en attestent certains titres explicites ou simplement évocateurs: Altar to Surrealist Janitors (Autel aux concierges surréalistes) ou encore Document martien rédigé par un médium sous hypnose.

Au fur et à mesure que l’on avance dans l’exposition, on est soumis à un changement d’atmosphère plutôt brutal. Fœtus et dents blanchâtres peuplent une série de toiles libres et de dessins accrochés aux murs, à l’univers cauchemardesque. Cette série contraste radicalement avec l’humour et les couleurs criardes qui se dégagent des œuvres les plus récentes.

La facture des œuvres est toujours identique. Une gestuelle exaltée et de larges aplats de couleurs au fini dégoulinant composent cette esthétique volontairement «brouillonne». Le dessin est proche du graffiti. Une importance toute particulière est accordée à la matière. La technique est mixte, mélangeant peinture à l’huile, peinture acrylique, collages ou encore objets ready-made.

L’exposition est évolutive. D’autres œuvres viendront s’ajouter à celles déjà en place. L’unique sculpture présente à l’heure actuelle est située au centre de la nef. Sur une longue table noire, Topospheric Kitchen Mess (Désordre de cuisine toposphérique) est une sculpture composée de matériaux récupérés, recouverts de papier mâché et d’une couche de peinture dorée. Sa forme qui figure un corps en position allongée et son aspect métallique rappellent l’apparence du sarcophage. Ce réceptacle funéraire de l’Egypte antique remplace celui du gisant de pierre que l’on trouve habituellement dans les églises.

Manuel Ocampo fait fi de toute chronologie et brouille nos repères. Il multiplie les références à la science-fiction et à l’histoire sur les esquisses, sur les dessins préparatoires et parfois même sur les toiles. Parmi ces références, une page arrachée à une encyclopédie illustrant une région de l’Afrique ayant abrité une civilisation préhistorique ou encore un schéma du portail intergalactique visible dans la série Stargate.
En faisant l’amalgame entre des éléments appartenant à des civilisations anciennes et ceux provenant de scénarii futuristes, l’exposition dans son ensemble apparaît comme empreinte d’anachronismes. Ces bribes de documentation disséminées ça et là, constituent une banque d’archives historico-scientifiques sur lesquelles ont été inscrites des onomatopées typiques des bandes dessinées: «Pssst», «Bla Bla bla», «Ha ha ha». Ces dernières viennent remettre en question le sérieux de leur contenu. Et après tout, si tout cela n’était que pure mystification?

Å’uvres
— Manuel Ocampo, Altar to Surrealist Janitors, 2012. Huile sur toile. 250 x 200 cm.
— Manuel Ocampo, Crosses, 2013. Acrylique sur toile. 250 x 200 cm.
— Manuel Ocampo, Document martien rédigé par un médium sous hypnose, 2013. 250 x 200 cm.
— Manuel Ocampo, Topospheric Kitchen Mess, 2013. Technique mixte: papier mâché, carton, scotch, aggloméré, peinture. Dimensions variables.
— Manuel Ocampo, A Forest of Desublimated Stink, 2011. Huile sur toile, 200 x 190 cm
— Manuel Ocampo, The Defiler, sd. Huile sur toile. 190 x 200 cm
— Manuel Ocampo, Canvas, sd. Huile sur toile. 50 x 40 cm
— Manuel Ocampo, Preoccupation With Failure, sd. Huile sur toile. 200 x 190 cm
— Manuel Ocampo, Promiscous Autonomy, 2011. Huile sur toile. 182 x 135 cm

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