ART | CRITIQUE

Maniac Summer

PCéline Piettre
@11 Déc 2009

Le cinéma de Chantal Akerman est différent. Un simple adjectif qui reste encore le meilleur moyen de le définir en évitant les étiquettes, souvent réductrices. Présenté chez Marian Goodman, son Maniac Summer continue d’expérimenter une forme libre et mouvante, à partir des petits riens de l’existence.

Chantal Akerman a un don rare: celui de transformer le temps en une matière visuelle et poétique, unique en son genre. Non pas tombé du ciel mais cultivé aux côtés des cinéastes de la rupture (Jean-Luc Godard en France, Michael Snow aux Etats-Unis). Ce don irrigue en souterrain jusqu’aux plus narratifs de ses films, comme Un Divan à New-York ou La Captive.

S’il lui ouvre les portes des galeries d’art, il définit surtout un nouveau rapport au spectateur, que la cinéaste veut libre, actif, préservé des forces d’absorption de l’image.
La lenteur de l’action, filmée en temps réel, associée à des plans fixes et frontaux échappant totalement ou en partie à la logique chronologique, nous maintient toujours à un certain niveau de conscience. Avec Chantal Akerman, impossible de s’oublier soi-même.

Il en est ainsi dans le triptyque exposé chez Marian Goodman, Maniac Summer, projeté sur les parois du sous-sol de la galerie. Le corps y est constamment sollicité, ne pouvant embrasser d’un seul regard, sans se déplacer, l’ensemble du dispositif. C’est à nous de venir jusqu’à lui, notre œil le recomposant sans cesse au gré des mouvements, entraîné dans un dialogue permanent avec l’œuvre.

Sur les trois murs, les mêmes situations se répètent. On retrouve les mêmes lieux: l’appartement de la cinéaste, son bureau, la cuisine où elle mange, la rue en bas de chez elle et une cour grillagée derrière laquelle une jeune femme fume, solitaire.
Toutes les images renvoient à un territoire intime, dont l’extérieur n’est qu’un prolongement de l’intérieur, déterminé par un champ de vision subjectif et circonscrit, celui de Chantal Akerman qui filme de sa fenêtre.
Dans ce microcosme, il ne se passe pas grand-chose. L’écoulement du temps est un événement en soi, comme c’était déjà le cas dans les films des années 1970, Je, tu, il, elle et Jeanne Dielman, où les tâches quotidiennes structuraient le récit sur fond de vide existentiel.

Mais la forme, ici, est particulièrement singulière. Les lieux, filmés à différents moments de la journée, subissent une métamorphose selon l’intensité de lumière emmagasinée par l’objectif et la nature de la pellicule utilisée.
De la couleur au noir et blanc, du jour à la nuit, du positif au négatif, les plans se succèdent en une variation impressionniste qui rappelle les séries de Monet sur les Meules et les Nymphéas, mais dans une version minimaliste.

Volontiers surexposés, les espaces perdent en fonctionnalité, en identité. De cette disparition naît un paysage abstrait organisé par les seules sources de lumière: lampes et fenêtres. Cadrés en plans serrés, ces objets profilent leur aura spectrale dans une banalité qui prend une tournure mystique. Empli de silences, traversé de solitudes, dématérialisé par la puissance de la lumière, l’univers filmique de Chantal Akerman s’élève au spirituel, à la fois trivial et sublime.

Liste des œuvres
— Chantal Akerman, Maniac Summer, 2009. Vidéo installation en 3 partie, couleur et noir et blanc, son, 34 et 32 mn, en boucle.