ART | CRITIQUE

Mais…

PJessy Ducreux
@18 Oct 2010

L'exposition intitulée «Mais...», de Bernard Quesniaux, est complexe. La combinaison des médiums et des techniques, les questions — qui se posent en art —, et les réponses de l’artiste, ainsi que la relation entre le titre de l’œuvre et l’œuvre elle-même, sont des éléments qui déstabilisent la possibilité d’une vue d’ensemble.

L’exposition est scindée en deux espaces. Au rez-de-chaussée, les œuvres ont trait à «la mort de la peinture». Bernard Quesniaux dit avoir donné de mauvaises réponses afin d’expérimenter de nouvelles formes. En effet, c’est l’un des principaux enjeux de l’art contemporain: comment créer encore après l’art moderne? En réponse, Bernard Quesniaux s’inspire des Arts incohérents, célèbres à la fin du XIXe siècle.
Les titres de ses œuvres — Paysage de neige mais en été, Tableaux indéfendables, Mensonges, Tableau utilitaire, Chien purement inventé, etc. —, font en effet penser à Alphonse Allais qui avait peint avant l’heure, en 1884, un monochrome rouge intitulé la Récolte de la tomate sur les bords de la mer Rouge par des cardinaux apoplectiques (effet d’aurore boréale). L’absurde éclipsait le sérieux de l’art académique, aujourd’hui assimilé à la désacralisation esthétique.

La série des Flouids Make-up et celle des Alus se présentent comme des objets de remplacement de la peinture. Le tableau, en forme de plaque épaisse d’aluminium, capte la lumière plus que ne le fait la matière qui, en forme d’amas de mousse en polyuréthane, ponctuent la surface plus qu’elle ne la recouvre. Presque dégoulinante, cette matière a l’air de continuer le mouvement de sa chute, comme un trop plein de peinture au bout du pinceau. Mais elle est aussi accumulée, amoncelée, gorgée des couleurs du gloss, ce rouge à lèvres brillant, destiné à séduire. Le maquillage est associé à la peinture figurative, dans sa représentation du corps humain, mais aussi abstraite quand la représentation a cédé devant la sensation des matériaux réfléchissants.

Deux sculptures placées au centre de la pièce font une transition avec le deuxième espace du premier étage.
La première sculpture intitulée Pour une vue générale de l’exposition a été réalisée dans le cadre d’une exposition initiée par le couturier Christian Lacroix. Elle se compose d’un grand nombre de faux miroirs et ressemble à une femme impotente, vêtue d’une robe bouffante, avec deux bras et deux sortes d’appendices, dont un, placé au milieu de la tête, est comparable à la trompe d’un éléphant ou à l’élongation nasale de Pinocchio.
Pinocchio et les faux miroirs, le mensonge et les illusions, le titre de l’œuvre lui-même, sont autant d’accommodements du monde visible. Les miroirs, qui produisent un effet de loupe, grossissent les détails et fragmentent l’alentour. Paradoxalement, aucune vue d’ensemble ne se laisse prendre.
La seconde sculpture, Chien purement inventé, a l’air d’un monument, si ce n’est qu’il est en polystyrène et que sa patte arrière gauche est remplacée par une tige d’acier. Il est aux aguets, avant-garde sur le qui-vive, par contraste avec un chien empaillé, à l’étage du dessus, arrière-garde fidèle à la réalité, mais au repos.

Pour le deuxième espace, à l’étage, Bernard Quesniaux présente des œuvres spécialement créées pour le lieu, en particulier autour de la question de la perspective, qui se traduit ici dans une démultiplication des points de fuite jusqu’à leur perte.
Les Aberrations de la perspective est dit «dessin abstrait mais figuratif». Le quadrillage dessiné à main levée ne remplit pas la fonction des lignes fuyantes. Un personnage placé au centre semble attendre d’être mis en situation, comme un signe du renoncement de l’artiste à perpétuer une technique de représentation du réel dans la peinture.

En écho, l’œuvre intitulée La Question du socle défie les lois de la gravité. En forme d’androïde au corps boursouflé, et aux pieds et mains difformes, cette l’œuvre est suspendue à l’horizontal sans l’ombre d’un déséquilibre. Elle est tenue en laisse par un chien empaillé, seul point de fuite véritable face auquel nous nous tenons sur nos gardes. Les autres points de fuite ne sont que supposés, aux caractères variable et aléatoire.

Le châssis, la composition, la couleur, le dessin, la matière, sans omettre le supplément d’âme, sont autant d’éléments esthétiques qui, pour Bernard Quesniaux, font peinture. Selon lui, il y a peinture dès qu’un de ces critères se vérifie. Ou couleur, ou châssis, etc., ou surtout les rapports à l’espace in situ et au spectateur.

— Bernard Quesniaux, Flouid Make-up. Tableau très épais mais blanc, 2008. Mousse polyuréthane, aluminium. 100 x 80,5 x 57 cm.
— Bernard Quesniaux, Flouid Make-up (rouge), 2005. Mousse polyuréthane, aluminium. 210 x 90 x 10 cm.
— Bernard Quesniaux, Les Alus (rehaut), 2001. Mousse polyuréthane, aluminium. 150 x 180 x 49 cm.
— Bernard Quesniaux, Les Alus (mauvaise répartition), 2003. Mousse polyuréthane, aluminium. 130 x 102 x 60 cm.
— Bernard Quesniaux, Paysage de neige mais en été, 2008. Aluminium et résine. 149 x 102 x 50 cm.
— Bernard Quesniaux, Vue générale de l’exposition, 2007. Sculpture en faux miroirs. 190 x 45 cm.
— Bernard Quesniaux, Mensonges (lot de 1 à 10), 2009. Pastel et collage sur papier. Dimensions variables.
— Bernard Quesniaux, La Question du socle (a), 2010. Fibre de verre, résine, laque. 190 x 110 x 40 cm.
— Bernard Quesniaux, La Question du socle (b), 2010. Fibre de verre, résine, laque chien empaillé. 190 x 110 x 75 cm. production Frac Basse-Normandie.
— Bernard Quesniaux, Chien purement inventé, 2010. Polystyrène, acier. 250 x 250 x 90 cm.
— Bernard Quesniaux, Les Aberrations de la perspective (dessin abstrait mais figuratif), 2010. Impression sur papier. 293 x 204 x 160 x 35 cm.